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LES MIRACLES

DE

NOTRE-DAME DE ROC-AMADOUR

En vente à la Librairie H. CHAMPION, 5, quai Malaquais, Paris :

ROC-AMADOUR

Par Ernest RUPIN

Éît-u-cie OriticLiae, Iîistoriq.TJie et .A.rctiéolog-ic3Lia.e

Ouvrage couronné par l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)

Le plus complet de tous ceux qui ont paru sur cette Localité si intéressante et sur ce célèbre Pèlerinage.

In-4o de viii + 418 pages; 120 gravures dans le texte, 12 plan- ches et 1 chromo lithographie hors texte. Prix : 20 Francs.

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LES MIRACLES

DE

Min-km de Roc-Aïadour

AU

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TEJXTB ET TR,ufiLDXJOTIOIT

d'après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale

AVEC UNE INTRODUCTION DES NOTES HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES

PAR

Edmond ALBK

Chanoine honoraire de Cahors

ANCIEN CHAPELAIN DE SAINT-LOUIS DES FRANÇAIS A ROME

Avec une Vue de Hoc-Amadour et plusieurs Miniatures, d'après les mss., dessinées par M. Ernest RUPIN

PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

5, Quai Malaquais, 5

248232

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LE LIVRE DES MIRACLES

DE

Notre-Dame de Rocamadour

INTRODUCTION

A la fin de l'intéressant et substantiel article qu'il publiait dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, en 1856, sur le Recueil des miracles de Rocama- dour (1), M. Servois s'excusait d'avoir insisté, pour cette raison qu'il doutait que ce recueil obtint jamais c( les honneurs de l'impression ». C'est en partie son étude au contraire qui a attiré l'attention du public. Voilà déjà longtemps que l'on demande cette publi- cation. M. l'abbé Douillet^ de regrettée mémoire^ avait entrepris récemment de faire pour les miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour ce qu'il avait fait pour ceux de Sainte-Foi de Conques. Il en eût donné une édition savante également remarquée. La mort, qui l'a frappé en pleine jeunesse encore, a empêché la réalisation de ce projet, et je ne sais pas même si l'on a retrouvé les notes qu'il avait déjà préparées. M. Rupin, l'auteur de VHistoire de Rocamadour,

(1) Volume III, 4' série ; tirage à part : Paris, J.-B. Dumoulin, 1856. Il a été tout entier reproduit dans la Revue religieuse de Cahors et de Rocamadour 1^98 (t. VIIF, pp. 343 et suiv.). On retrouvera dans mon étude bien des choses déjà dites par M. Servois : je ne cache pas que son article m'a beaucoup servi.

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m'a conseillé de reprendre l'œuvre de M. Bouillet. Il aurait pu (son beau livre en est la preuve) faire lui-môme cette publication qui en serait la suite naturelle : il aurait mis à éditer le texte des miracles le même soin qu'à ses autres travaux. Mais il a pensé que me trouvant à Paris j'aurais des facilités spéciales soit pour l'étude et la collation des manuscrits, soit pour les diverses recherches assez minutieuses que les notes pouvaient exiger.

J'ai accepté avec plaisir de me mettre à ce travail. J'aime beaucoup le sanctuaire de Roc-Amadour : il y a de longues années que je le visite, et c'est toujours avec bonheur que je me retrouve dans ce site si inté- ressant,, où la piété semble plus facile, et depuis bien longtemps aussi je trouve de la part de ceux qui sont chargés du pèlerinage l'accueil le plus affec- tueux. La Société archéologique de Brive, si hospi- talière aux travaux qui se rapportent à la fois au Limousin et au Quercy, sachant que Rocamadour fut jadis une ville presque limousine par sa dépendance de Tulle, a bien voulu contribuer à la publication de notre Recueil en lui ouvrant son Bulletin. C'est un honneur dont je la remercie.

I

Les manuscrits que j'ai consultés sont au nombre de trois ; ils appartiennent tous à la Bibliothèque Nationale, fonds latin 12593, 16565 et 17491. Ce der- nier n'a pas été connu de M. Servois, étant d'acquisi- tion plus récente. V Histoire littéraire de la France (tome XII, p. 295) fait mention d'un quatrième ma-

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nuscrit qui se trouvait à la bibliothèque de Saint- Martin de Tournai ; mais cette bibliothèque a été vendue, les ouvrages dispersés, et je n'ai pas pu, ou su, retrouver la trace du manuscrit perdu. Mais je ne pense pas qu'il y ait lieu de le regretter beaucoup : les trois manuscrits de la Bibliothèque Nationale étant complets et les variantes presque insigni- fiantes.

Le plus connu (A), ancien 486 du fonds Saint- Germain latin, aujourd'hui coté : Latin 12593, a été consulté par la plupart des auteurs, notamment par Mabillon et Baluze. Il est d'apparence plus soignée que les deux autres : Format petit in-folio, beau parchemin, écriture très régulière sur deux colonnes que séparent souvent quelques arabesques de cou- leur, nombre de lettres majuscules ornées d'encadre- ments filiformes au commencement des chapitres, petites miniatures représentant le premier miracle de chaque partie dans les divers recueils qui composent ce volume^ titres de chaque chapitre écrits au mi- nium, tels sont les principaux caractères extérieurs de ce manuscrit. Le troisième (G), coté 17491, est de même format, offre les mêmes caractères, mais avec moins de luxe : les miniatures sont de couleurs moins vives, il y a moins de lettres ornées et beau- coup de chapitres ne sont pas numérotés. Il semble être de la même époque (xm" siècle). Le second (B)^ ancien 1739 du fonds de Sorbonne^ coté L. 16565, est de proportions et d'extérieur plus modestes. Il parait d'ailleurs plus ancien on l'attribue à la fin du xii" siècle mais l'écriture, sur une seule colonne, très serrée, est beaucoup moins soignée. Il n'y a

aucun titre de recueil ni de chapitre, sauf pour des fragments qui sont à la fin du volume.

Ces trois manuscrits sont des copies, et, d'après les variantes, fort peu importantes d'ailleurs, qu'on y remarque du moins pour notre recueil il sem- ble que ce soient des copies de trois manuscrits différents (1) : certaines des variantes donnent des phrases diversement agencées. Le meilleur paraît être B : il offre les leçons les plus correctes^ ce qui est assez naturel, puisqu'il est le plus ancien; il n'est pas cependant sans incorrections graves, qu'on peut facilement corriger avec les autres textes . Le manuscrit G vient ensuite. A, le plus soigné en apparence, est le plus fautif en réalité : le copiste ne comprenait pas ce qu'il écrivait. C'est cependant ce texte qui a été le plus connu, et c'est même ce texte que donne M. Servois dans ses extraits, tout en re- connaissant que le manuscrit B est plus correct. Je signalerai quelques-unes des variantes au bas des pages : la plupart ne valent pas la peine d'être rele- vées.

A-ucun de ces trois manuscrits n'est exclusivement consacré à Notre-Dame de Rocamadour : tous renfer- ment d'autres recueils, mais d'un bout à l'autre

(1) On peut compter un manuscrit de plus avec celui sur lequel Vincent de Beauvais a copié les sept miracles qu'il a insérés dans son Spéculum historiale, bien que les variantes soient insignifiantes (Vincent de Beauvais a élagué les parties oratoires qui faisaient lon- gueur). Dominici a reproduit ces miracles dans son Histoire du pais de Querci, restée manuscrite, mais un de ces miracles, le premier du 3" livre, est donné, non d'après Vincent de Beauvais, mais d'après (( une vieille compilation des choses les plus mémorables arrivées dans les Gaules depuis Charlemagne » et les variantes semblent indiquer un manuscrit différent des autres, quoique pour des détails très secondaires. Je signalerai en leur temps chacun de ces miracles.

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chaque volume raconte les miracles de la Vierge, chaque volume est un mariale. Le manuscrit A commence par une histoire apocryphe de la Sainte- Vierge, attribuée à Jacques, fils de Joseph l'ou- vrier (1); au folio 8, le traité de la virginité de Marie par saint Ildefonse, archevêque de Tolède, précédé d'une vie de ce personnage par le moine Hermann, et suivi (folio 33) du recueil des miracles de Notre- Dame de Laon, par le même auteur (2). Au folio 62, ce sont les miracles de Notre-Dame de Soissons attri- bués à Hugues Farsit, de vénérable méînoii'e (3) ; folio 76, au verso, les miracles de Rocamadour; du folio 118 à la fin, un recueil de plus de cent miracles de diverses époques et de divers auteurs (quelques- uns déjà racontés par Grégoire de Tours), et qui sont reproduits plus ou moins dans presque tous les recueils analogues. Ces prétendus miracles sont plu- tôt des contes dévots, quelquefois bien étranges, mais qui ont eu une vogue immense au moyen âge.

Le manuscrit G commence par le traité de saint Ildefonse, précédé non plus de la vie du saint par Hermann, mais du récit d'un miracle accompli par la

(1) « Jacobus, filius Joseph fabri, prescripsi omnia que oculis meis vidi fieri in tempore nativitatis Saucte Marie. » « Incipit ystoria. S. Joachim. n « Explicit liber de ortu et infantia Domini et Matris sue, qui tamen apocriphus dicitur. »

(2) C'est l'histoire de l'église de Laon réduite à la misère et organi- sant une procession des reliques qu'elle possède de la Sainte- Vierge à travers le centre et le nord de la France, la Flandre et l'Angleterre; c'est la relation des miracles opérés dans ce voyage. On trouve à la fin l'histoire miraculeuse de l'ordre de Prémontré. Ce recueil a été publié par d'Achéry à la fin des œuvres de Guibert de Nogent.

(3) Incipit prologus in libellum editum a venerabilis memorie Hu- gone Farsito de miraculis sancte Dei genitricis Marie, qu« in urbe Suessionensis evenerunt. » Je reviendrai sur Hugues Farsit, dont on a voulu faire l'auteur de notre recueil.

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Sainte-Vierge en faveur du saint évêque. Ce mi- racle se trouve aussi dans le manuscrit A, mais au début du dernier recueil. Dans notre manuscrit le traité de saint Ildefonse est inachevé. Il est suivi d'un recueil de miracles en trois parties, chacune ayant sa préface, qui renferme dans un ordre différent soixante des contes dévots dont je viens de parler; puis vien- nent (folio 61) les miracles de Soissons, du chanoine Hugues P'arsitj présentés comme une quatrième par- tie ; après treize autres contes dévots, Ton trouve (fol. 91) les miracles de Notre-Dame de Laon, dans le même ordre, mais avec une division différente du premier manuscrit; encore deux ou trois contes dé- vots, à la suite desquels on a mis (folio 102) le recueil des miracles de Rocamadour. Du folio 140 à la fin c'est une collection disparate de miracles^ de prières, de sermons. Quelques-uns de ces miracles ne se trouvent pas dans le manuscrit A, mais sont en d'autres manuscrits : la plupart sont écrits en vers latins rythmés et rimes.

Le manuscrit B débute par les miracles mêmes de Rocamadour. Au folio 35 viennent les quatorze pre- miers miracles de Soissons, mais sans aucune men- tion du nom d'Hugues Farsit. A la suite on a mis quelques-uns des contes dévots déjà indiqués : mais l'écriture n'est plus la même. En tout cas, les der- niers feuillets du manuscrit faisaient évidemment partie d'un autre volume et ont été un peu à la légère reliés avec les premiers. Le recueil se termine par les leçons qu'on récitait à Cambrai le jour de la Conception de la Vierge, des vers en l'honneur de Marie (quelques-uns de saint Grégoire, d'autres

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d'Abailard), des prières, et le psautier de Sainte- Marie (1).

C'est le manuscrit B, celui de la Sorbonne, que j'ai suivi de préférence, sauf à donner en note les variantes de A et de C, quand elles en valent la peine, ce qui est assez rare. M. Servois a déjà publié des extraits assez considérables du recueil : I^ 7 la page 18 de son article, tirage à part), puis, pages 25 et suiv. : I, prol. en partie, c. 31, 34^ 37, 38, 42, 45 II, prol. en partie, c. 13, 21, 24, 38— III, c. 4, 22, 24 surtout d'après le man. A, bien qu'il dise l'autre meilleur, et cela lui a fait faire, comme on verra (I, 38), quelques erreurs assez considérables. Les trois premiers de ces miracles sont traduits dans le volume de M. Le Guennec sur Roc-Amadour dont il est parlé plus loin ; les huit premiers de ceux qu'a publiés M. Servois ont été donnés en traduction dans la Revue religieuse de Ca/iors et de Rocmnadour , tome VIII, par M. l'abbé Larnaudie, alors vicaire à Saint-Barthélémy de Cahors ; M. Ghevalt, dans les diverses éditions de son Guide du pèlerin à Roca- madour, a également publié la traduction d'un cer- tain nombre de miracles (2) (1'"^ édition, pp. 14 à 21

(1) A la fin du manuscrit B l'on trouve cette note : « Istum librum ego J. Mercier, de Cameraco, emi Cameraci, anno 1362, et dedi eum capelle de Soi^bona, precii i ftor. » Mais peut-être ne s'agit-il que du manuscrit auquel appartenaient les feuillets 49 à la fin qui furent plus tard reliés avec le reste. Le manuscrit G provenait de l'ancienne bibliothèque des Jacobins de Paris.

(2) Dans le Guide et dans le livre de M. Le Guennec, les traduc- tions sont faites sur une copie du manuscrit A, obtenue de M. Gham- pollion-Figeac, alors bibliothécaire de la Bibliothèque Royale, par M. Mazot, curé de Roc-Amadour. Gette copie s'est perdue depuis. J'ai eu à le regretter, car elle eût été m.ise, je le sais, à ma disposition, et m'aurait évité la peine de copier le manuscrit.

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et 72). Ils se rapportent surtout à des prisonniers déli- vrés (I, 10, 18, 50, 53 —III, 18, 22, 23). C'est pour la première fois que le recueil complet des miracles de Notre-Dame de Rocamadour est donné au public avec la traduction intégrale et des notes, quelquefois longues, qui permettront de se rendre compte de la véracité de notre auteur (1).

Le recueil des miracles de Notre-Dame de Rocama- dour a être écrit en 1172. C'est ce que l'auteur dit lui-même très clairement à la fin d'un récit de son second livre. Après avoir raconté les malheurs d'une pauvre femme du Rouergue à demi dévorée par les loups, il ajoute : « Cet événement arriva l'an de l'Incarnation 1166, et nous^ nous l'avons mis par écrit six ans après. » On voit d'ailleurs qu'il parle, comme d'un personnage vivant encore au moment il écrit, d'Etienne, abbé de Cluny, mort en 1173. On ne peut donc pas reculer au-delà de cette dernière date la composition de son livre.

Quant à la date des faits eux-mêmes racontés dans le recueil^ elle est plus difficile à préciser. Deux mi- racles seulement sont datés avec beaucoup de préci- sion : celui dont je viens de parler et un autre qui se place au moment du tremblement de terre d'Antioche en 1169. Un certain nombre se peuvent dater de

(1) Le manuscrit A porte à la première colonne du folio 76, au verso, cette indication au crayon rouge : « Signa notatione digna habentur in margine cum minio isto ». J'ai relevé ces notes d'ailleurs très rares et sans importance; le plus souvent on trouve des phrases souli- gnées.

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façon approximative par ce que nous savons de quel- ques-uns des personnages mis en scène. M. Servois a fait remarquer qu'à l'exception d'un seul (en réalité da- vantage), tous ces récits peuvent trouver place entre 1172, date de la composition du livre, et 1166, date de la découverte du corps d'Amadour. Cela s'explique d'ailleurs très bien par ce que l'auteur nous dit qu'il veut raconter seulement les merveilles dont il a été lui-même le témoin ou dont il tient le récit de per- sonnes absolument sûres.

Il ne raconte donc que des faits contemporains. Il nous dit cependant que, dans les temps qui ont pré- cédé, le pèlerinage a vu une telle quantité de mira- cles qu'il serait également impossible à la mémoire de les retenir, à la plume de les écrire, à la bouche la plus éloquente de les raconter. On objectera que c'est une pure phrase de rhétorique. Ce n'est pas sûr, et d'ailleurs, parmi les miracles que l'on peut dater malheureusement c'est le petit nombre il y en a plusieurs qui appartiennent à la première moitié du siècle : c'est un chevalier tiré sans aucun mal des précipices de la Maurienne au temps du comte Amé- dée de Savoie^ mort en 1148 ; c'est le doyen de Mau- riac guéri d'une fièvre maligne au cours d'un voyage à l'abbaye d'Obasine en compagnie de l'abbé de Cî- teaux^ Raynald, mort en 1151 (1).

Les chroniqueurs ne fournissent pas d'indications bien précises pour dater les miracles. Hélinand (2)

(1) Recueil, I, 12. II, 23. On peut ajouter (III, x) l'histoire du négo- ciant arrêté et volé par Gauthier Bertout, dont le repaire fut détruit en 1159 ; celle de Marie de Montbéliard, morte en 1162 {II, 4), etc.

(2) Moine de Froidmont, dont la chronique va jusqu'à 1204.

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rapporte les miracles de Roc-Amadour au temps du pape Alexandre III, ce qui est un peu vague (1). Vin- cent de Beauvais, dans son Spéculum historialey rapporte quelques-uns de ces miracles aux dates 1 159, 1166, 1169(2). Guillaume de Nangis donne la date de 1160 (3). Ferry de Locres celle de 1140, mais c'est apparemment parce qu'il attribue à Hugues Farsit la composition du recueil, etc.

La lecture seule des Miracles suffît pour donner l'impression d'un pèlerinage bien organisé, et depuis longtemps, au moment écrit l'auteur. A cette date (1172), et même dès 1169, le nom de Rocamadour est sur toutes les lèvres; de Tltalie comme de la Belgique, de l'Angleterre comme du fond de l'Allemagne, de l'Espagne comme de la Palestine on vient au sanc- tuaire de Marie ; on a déjà l'habitude d'y faire des pèlerinages annuels ; on y a organisé une confrérie dont les membres se trouvent partout et acquittent régulièrement leur cotisation ; la sportelle de plomb de Notre-Dame est si populaire, que les poètes en parlent dans leurs chansons.

L'histoire confirme d'ailleurs les affirmations de

(1) Recueil des Historiens de la France, XIII, pp. 705-9. Alexan- dre III a régné de 1159 à 1181. Peut-être le chroniqueur a-t-il voulu dire que les miracles ont commencé la première année de ce règne, comme a fait Vincent de Beauvais qui parle de la mort du pape Adrien et de l'élection d'Alexandre, à la même année que celle des premiers miracles.

(2) Spéculum historiale, éd. de 1624, liv, XXIX, ch. IV et V [voir Recueil, II, 28, 29, 35 III, 1, 11] ch. XV {ib. Il, 15)— ch. XVI {ib. II, 20). Rien aujourd'hui ne nous permet de dater les miracles qu'il rapporte à l'année 1159.

(3) Recueil des Hist., XX, p. 737. Cf. Rupin, op. cil., p. 84, note 5. Je ne parle pas de M. Le Guennec, op. cit., p. 43, qui, sans aucune référence, fait remonter plusieurs de ces miracles au temps de Char- lemagne.

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l'auteur du recueil, en ce sens qu'elle nous permet d'établir l'existence du pèlerinage de façon certaine, au moins dès les premières années du xii^ siècle.

C'est d'abord le récit de Robert de Torigny. En nous racontant le voyage d'Henri II à Roc-Amadour, en 1170, il nous fait connaître qu'en 1166, en creu- sant un tombeau à l'entrée de la chapelle de Notre- Dame, on découvrit un corps très bien conservé^ que l'on pensa être celui du Bienheureux Amadour de qui le rocher portait le nom. On ignorait jusque-là ce corps était caché, mais on savait la légende du saint et qu'il avait été enterré par là. Ce corps fut exposé à la vue des pèlerins, dans une belle châsse, près de l'autel, et il se fit là, par l'intermédiaire de Marie^ des miracles nombreux et jusque-là inouïs. Tous les au- teurs ont accepté^ sans les discuter, la date et le récit de l'abbé du mont Saint-Michel ; plusieurs, comme M. Servois, ont semblé croire que les miracles n'avaient commencé qu'à l'époque de cette décou- verte ; mais le sens obvie du récit de Robert de Tori- gny est bien que déjà un pèlerinage existait, que des miracles s'y accomplissaient^ et que la découverte du corps d'Amadour fut seulement l'occasion d'un plus grand nombre de miracles et de plus considérables (1).

(1) Voici le texte de l'édition de M. Léopold Delisle. Rouen, 1872, tome II, p. 23 : « Henricus, rex Anglorum perrexit causa orationis ad Rocam Amatoris, qui locus in Cadulcensi pago montaneis et horribili solitudine circumdatur. Digunt quidam quod beatus Amator, famulus Béate Marie et aliquando bajulus et nutritius Domini fuit, et assumpta piissima matre Domini ad ethereas mansiones, ipse Amator premo- nitus ab ea ad Gallias transfretavit, et in predicto loco heremiticara vitam diu transegit. Quo transeunte et in introitu oratorii Béate Marie sepulto, locus ille diu ignobilis fuit, excepto quod vulgo dicebatur ibi Beati Amatoris corpus requiescere, licet ignoraretur ubi esset.

Anno ab Incarnatione Domini MCLXVI quidam indigena illius re-

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Nous trouvons aussi, dans divers documents, la preuve de cette ancienneté du pèlerinage.

On sait qu'un très long procès fut engagé au xii" siècle entre les abbayes de Marcilhac et de Tulle au sujet de la possession de Rocamadour. Le récit en a été donné tout au long dans le livre de M. Rupin (1). Or, une des phases du procès fut la remise provisoire entre les mains des moines de Marcilhac de la cha- pelle miraculeuse depuis un certain temps, injus- tement d'après ces religieux, s'étaient établis les moines de Tulle. Quand Rolland, l'archidiacre de Gahors, chargé de faire cette remise, vint à Roca- madour^ la chapelle avait été dépouillée de tous ses ornements et Ton ne trouva sur Tautel que les petites chaînes que l'on mettait au cou des pèlerins péni- tents (2). Ceci se passait au temps de l'abbé Èbles, qui fut abbé de Tulle de 1113 à 1152. Quel que puisse être le bien-fondé des plaintes des moines de Mar- cilhac, il reste acquis du moins ce détail, que bien avant 1150 Rocamadour était un lieu de pèlerinage.

Nous pouvons remonter encore plus haut.

Un acte de 1119 nous semble en effet autoriser une conclusion certaine en faveur de l'existence du pèle-

gionis ad extrema veniens precepit famille sue, divina forsitan inspi- ratione, ut in introitu oratorii corporis sui glebam sepelirent. Effossa itaque terra, corpus B. Amatoris integrurn reperitur, et in ecclesia juxta altare positum integrurn peregrinis ostendunt ; et ibi fiunt mi- racula multa et antea inaudita per beatam Mariam. »

(1) Roc-Amadour, pp. 88 et sulv. Champeval, Carlulaire, p. 654.

(2) « Nisi catenulas... que collo peregrinorum imponebanlur. » Rupin, op. cit., p. 91. Champeval, Gartulaire, p. 655. M. Rupin donne ici le dessin des chaînes de fer qu'on voit dans l'oratoire de la Vierge ; mais ces chaînes sont évidemment des fers de prisonniers ; on voit souvent dans notre recueil des captifs échappés des cachots apporter à Roc-Amadour les chaînes dont Notre-Dame les avait déli- vrés.

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rinage à cette époque et^ par suite, au moins quelques années auparavant. C'est la donation par Eudes, comte de la Marche, de la forêt de Montsalvy (1), « à Dieu, à Notre-Dame de Rocamadour, et à Saint- Martin de Tulle (2). » Pour la première fois nous voyons cette formule dans les donations à cette abbaye. Or^ nous ne croyons pas exagérer en disant ceci : Pour qu'un seigneur, étranger au Quercy, donne une terre importante à l'abbaye de Tulle à l'occasion de Notre-Dame de Rocamadour^ c'est que vraiment déjà, à cette date, quelque chose avait signalé l'église, longtemps ignorée, de ce pays sau- vage. Si Rocamadour n'eût été à ce moment qu'un prieuré sans importance on ne comprendrait pas une donation sous cette forme. Une donation des seigneurs de Borme, intéressant aussi Rocamadour, ne porte que les mots : « A Dieu et à Saint- Martin de Tulle (3). »

Quant à celle qu'aurait faite, en 1131, le roi San- che IV le Batailleur, d'une statue d'argent de Notre- Dame de Rocamadour, à son église royale de San- guesa, en Navarre, d'après M. Bourrières (4), et quant à la consécration faite par ce roi de son royaume à Notre-Dame de Rocamadour, il n'y a pas à en tenir compte, puisque le roi de Navarre Sanche IV mourut

(1) Montsalvy, près de Toy-Viam, dans la Corrèze. Une bulle d'Adrien IV nomme ce lieu entre Autoire (Toy) et Viam. {Cartulaire 602, p. 335). D'aucuns l'ont confondu avec Montsalvy, en Auvergne.

(2) Champeval, Carlulaire de Tulle et de Rocamadour, Brive, 1903, n" 6, pp. 17-18.

(3) Ibidem, n" 625.

(4) Bourrières, Saint Amadour et sainte Véronique, Cahors, 1894, p. 223 et Revue relig. de Cahors et de Rocamadour, I, pp. 645 et 663. Paul de Fontenilles, Notre-Dame de R. A. en Espagne, Cahors, 1892, p. 6.

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vers 1076 et ne s'appelait pas le Batailleur, et que Sanche IV le Batailleur était un roi de Léon et de Castille, qui régna vers la fin du xiii^ siècle (1284- 1295).

D'ailleurs il semble très probable, comme le fait remarquer M. Rupin, que la renommée du sanctuaire ne dépassait pas un certain rayon, puisque le nom de Rocamadour n'est pas porté sur la liste des grands pèlerinages mentionnés par le Codex de saint Jacques de Gompostelle, Codex qui appartient aux premières années du xii" siècle (1). Le pèlerinage existait, connu de plusieurs provinces limitrophes ; mais ce ne fut sans doute que dans la seconde moitié de ce siècle que, les miracles se multipliant, sa renommée s'éten- dit au loin.

Remontait-il au-delà du xii* siècle? Un détail d'une bulle de Pascal I" autoriserait à le croire, si nous étions sûrs de ce détail. Dans la longue nomenclature, d'ailleurs un peu confuse (2), des églises ou paroisses qui appartiennent à l'abbaye de Tulle, nous trouvons en 1105 mentionnées « les églises de Notre-Dame de Rocamadour » (3). Cette formule ferait bien sup- poser, naturellement, que le pèlerinage existait depuis assez longtemps pour qu'on ait bâti plusieurs églises ; mais outre qu'elle est un peu bizarre et partant sus- pecte (4), elle ne se retrouve pas dans une autre bulle

(1) Rupin, op. cit., p. 82. On peut même ajouter que dans aucun des documents qui sont antérieurs à la rédaction de notre recueil on ne trouve de mention explicite du pèlerinage.

(2) Et que n'éclaircit pas beaucoup la façon dont M. Ghampeval identifie les noms de lieux quelquefois.

(3) Cartulaire de Tulle, n" 3, p. 11.

(4) Le texte de cette bulle est tiré du livre de Bertrand de la Tour.

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du même pape, à la date de 1115, qui ne mentionne que V église de Notre-Dame (1).

Un acte de 1113 porte confirmation par l'évèque de Gahors, Géraud, d'une donation qui aurait été faite^ en 968, par l'évèque Frotaire à l'abbaye de Tulle. Quelle que soit la valeur de cet acte, on n'en peut rien conclure pour ou contre le pèlerinage : il n'en est pas question (2). De même de la donation faite par les seigneurs de Borme, près Vayrac, vers 1095^ de tout ce qu'ils possèdent dans l'église (paroisse) de Rocama- dour (3). Cet acte intéressant ne prouve que l'exis- tence de la paroisse au xi* siècle, comme l'acte de 968, s'il est authentique, la prouve pour le x^

Au delà, nous n'avons plus rien. Cela ne pouvait pas suffire à certains esprits. Sur la foi des actes de saint Amadour, dont nous dirons un mot, on a fait remonter le pèlerinage aux temps apostoliques. Saint Martial, l'apôtre du Limousin, envoyé en Gaule par saint Pierre, eut saint Amadour pour compagnon. C'est lui qui fît la dédicace de l'autel élevé à Notre- Dame par Zachée ; quelquefois il conduisit son ami Saturnin de Toulouse (4), et même il paraît que Zacliée-Amadour leur rendit sa visite dans le château

(1) Cartulaire, 4 et n" 601. Texte tiré de VHistoria Tutellensis de Baliize. C'est d'ailleurs Baluze qui fournit la grosse part du livre de M. Champeval. La bulle d'Adrien IV, en 1154, mentionne l'église de Rocamadour avec toutes ses appartenances (76., 602).

(2) Cartulaire, n" 300 et 301. Voir un peu plus loin discussion sur cette pièce,

(3) Cartulaire, n" 625. Cf. Gaillau, Histoire critique et religieuse de Roc- Amadour, Paris, 1834, p. 84.

(4) Odù de Gissey, Histoire de Notre-Dame de R. A., édit. de Vil- lefranche, p. 83 (ch. XI).— Le Guennec, Notice sur le pèlerinage de Notre-Dame de R. A., Gahors, 1856, p. 48.

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de la noble famille de Salignac-Férielon (1). Ainsi, les premiers pèlerins furent Saturnin et Martial. On n'en connaît pas d'autre pendant huit siècles (2) ; mais, à la fm du viii% Roc-Amadour recevait un pèle- rin d'importance : le neveu de Gharlemagne, le fa- meux Roland (3). C'est une chose si certaine, que de ce voyage de Roland d'autres auteurs concluent naturellement l'existence très ancienne du pèleri- nage (4). Mais aucun document ne peut être apporté à Tappui de ces affirmations. Cette absence de preuves s'explique d'ailleurs très bien, dit-on, par le ravage de l'oratoire de Roc-Amadour, au siècle^ par les Wisi- goths et au ix* par les Normands (5). C'est possible, mais ce n'est qu'une supposition.

(1) Odo de Gissey. sur la foi du bon capucin Bonaventure de Saint- Amable (Histoire de saint Martial, tome III, p. 53). On sait que le travail de ce curieux auteur comprend trois volumes in-folio : il y a de curieuses choses dans ce fatras indigeste.

(2) L'abbé Le Guennec ne peut se résoudre à ce long silence et fait ici nombre de suppositions si gratuites et si naïves qu'elles désar- ment (p. 121).

(3) Odo de Gissey, pp. 18 et 24.— Le Guennec, p. 121.— Les diver- ses éditions du Guide du Pèlerin à Roc-Amadour, par M. Ghevalt, l'architecte des restaurations. Caillau, p. 73. Bourrières, op. cit., p. 356 et suiv. Jean de Laumière, Notre-Dame de Roc- Amadour, Mois de Marie historique, Gahors, 1899, pp. 42 et 70. Tous s'appuient sur l'historien Scipion Dupleix, qui dans son His- toire de France, Gharlemagne, chapitres VIII et IX, raconte seule- ment que d'après une tradition, dont il n'indique pas la date, le cor de Roland fut porté à Saint-Seurin de Bordeaux et sa Durandal à Roca- madour. Cela suffit pour faire du paladin, dont l'histoire ne connaît que la mort, un pèlerin de notre sanctuaire. Voir Rupin, op. cit., pp. 72 à 76-273.

(4) « Quoi qu'il en soit, à la fin du viii"^ siècle.... le pèlerinage de R. A. était déjà célèbre dans la France entière, puisque le vaillant pala- din Roland.... consacra son épée à Notre-Dame ». Jean de Lau- mière, op. cit., p. 42. La Ghronique de Turpin, qu'il cite p. 74, pas plus qu'aucune chanson de la geste de Gharlemagne, ne nomme Roc- Amadour.

(5) Jean de Laumière, op. cit., pp. 74-5 (on a mis viii' siècle pour ix°). Au sujet des Normands, le contraire pourrait même plutôt être soutenu, puisque, d'après une chronique du xin' siècle, les reli-

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En réalité^ aucun document ne porte le nom de Roc-Amadour avant l'acte de donation de 968, et encore ce document est-il simplement analysé dans un acte de 1113. On peut faire des hypothèses, mais on ne devrait pas les donner pour la vérité historique (1). Surtout il faudrait éviter les erreurs trop fortes : ainsi il ne faudrait pas compter parmi les pèlerins de Roc- Amadour le premier évèque de Tulle Arnaud [de Saint- Astier] en 1037 (2), c'est-à-dire trois siècles environ avant la création de l'évêché de Tulle par Jean XXII (1317), ni attribuer au pape Clément II, en 1046, une bulle d'indulgence, qui est tout simplement du pape Clément V (1306) (3).

C'est une affirmation de notre auteur qui nous a amené à nous occuper de l'ancienneté du pèlerinage ;

ques de sainte Marie, de Pont l'Abbé, auraient précisément été trans- portées, entre 877 et 879, à Rocamadour, pour les soustraire aux rava- ges des Normands (Rupin, op. cit., p. 79); ce qui montrerait, ce me semble, que la vallée d'Alzou ne devait pas être bien fréquentée. On verra plus loin que la même raison aurait fait transporter dans le même lieu sauvage, peu propre à tenter les pirates qui ne s''aventu- raient guère si loin de la mer ou des fleuves, les reliques de saint Amateur d'Auxerre.

(1) A ce point de vue, certains auteurs sont vraiment étranges : ils admettent comme sûr tout ce qui est simplement possible. M. Bour- rières va même jusqu'à conclure en faveur des traditions de Roc- Amadour, de ce que Grégoire de Tours n'en parle pas ! C'est ce qu'il appelle le silence significatif de Grégoire de Tours. (Voir son chapi- tre LXXIV).

(2) Odo de Gissey, p. 153. Laumière, p. 42. Mais le P. Gaillau, dont le sens critique est plus sûr met la date de 1307. Seulement celle de 1037 est plus attrayante et l'on ne s'est pas donné la peine de vérifier.

(3) Odo de G., p. 177. Gaillau, p. 109. Laumière, p. 146. Voir à ce sujet. Rupin, op. cit., p. 79. Gomment d'ailleurs ne pas être frappé du chiffre bizarre de 108 jours d'indulgence accordés ? Or, il s'agit de 100 jours pour les huit jours qui suivront telles fêtes déterminées.

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c'est une lacune de son livre qui nous amène à traiter la question de Zachée(l).

On l'a vu, d'après le récit de Robert de Torigny, composé en 1183^ c'est vers 1166 que fut trouvé le corps d'Amadour, de ce bienheureux ermite qui avait servi la sainte Famille et le divin Enfant en particu- lier, et que du haut du ciel la Vierge avait inspiré de venir en Gaule finir sa vie au val d'Alzou. Or, notre auteur, qui écrit en 117*2, ne nous dit rien de tout cela, dans aucun endroit de son livre. C'est l'étranger qui paraît le plus au courant, c'est l'homme du ])ays qui ignore; car, on le verra, l'auteur est un moine de Rocamadour.

Ce moine est intéressé à raconter tout ce qui tou- che à la gloire de son église : il écrit son livre surtout pour répandre davantage la renommée du sanctuaire de Notre-Dame; il nous dit, et nos auteurs le répè- tent après lui et Odo de Gissey, que la Sainte-Vierge a choisi entre bien d'autres le lieu sauvage de Roc- Amadour pour y faire éclater sa puissance^ et il ne prononce même pas le nom de ce serviteur de Marie, de ce nourricier de l'Enfant-Jésus, de ce domestique de la sainte Famille que, selon la tradition {fertur), la Vierge elle-même aurait envoyé au val d'Alzou, et dont justement, six ans plus tôt, on aurait retrouvé le corps dans un parfait état de conservation. Il raconte les miracles de la Vierge à Rocamadour et il néglige le plus important, celui qui peut le mieux servir à faire éclater la gloire de la Vierge. 11 nous

(1) Voir la longue discussion de M. Rupin presque au début de son livre. J'ajoute seulement quelques données de plus à son argumen- tation.

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introduit à la suite des pèlerins jusqu'auprès de l'autel, le récit de Robert de Torigny nous montre exposé le corps du bienheureux Amadour, mais ja- mais il ne fait la moindre allusion à cette insigne relique.

On doit reconnaître que c'est une chose assez surprenante et dont il n'y a qu'une seule explication possible, c'est que la découverte du corps en 1166^ dont parle Robert de Torigny (1), n'avait pas une très grande importance (2) aux yeux du moine de Roca- madour qui écrivait en 1172. La légende que le chroniqueur normand reproduit d'après les dires de certaines personnes, dicunt quidann, n'était sans doute qu'en voie de formation^ et notre moine, homme consciencieux, comme on verra, ne croyait pas que ce fût une chose assez sûre pour en parler dans un livre qu'il écrivait d'après des notes et des procès-verbaux officiels.

On le comprend quand on constate que le texte de Robert de Torigny, écrit en 1183, est le premier il soit question de saint Amadour. On a vu ce qu'il en rapporte : « Quelques-uns disent qu'Amadour fut le faynulus de la Bienheureuse Vierge, qu'il eut le bonheur de porter et de nourrir Notre -Seigneur. Après son assomption, la mère de Dieu lui apparut, et

(1) L'abbé du mont Saint-Michel est un chroniqueur sérieux, bien que parfois un peu crédule, comme on était de son temps. Rien ne nous permet de mettre en doute la date qu'il donne de la découverte du corps d'Amadour, à moins chose invraisemblable à cause du contexte, qu'il n'y eût dans le man. original la date de il7G, au lieu de 1166.

(2) Ni aux yeux de personne dans la région, puisque, sauf Robert de Torigny^ aucun auteur, pas même le chroniqueur de Vigeois ou les annalistes de l'abbaye de Saint-Martial, ne parle d'Amadour, tandis que plusieurs contemporains parlent des miracles de Notre-Dame.

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sur son conseil Amadour vint en Gaale et mena la vie érémitique pendant de longues années. Après sa mort on l'ensevelit à l'entrée de l'oratoire de Notre- Dame; ce lieu fut longtemps inconnu et sans gloire, on savait seulement que le corps du bienheureux Amadour y reposait, bien qu'on ignorât en quel en- droit, etc. » Voilà ce que certaines personnes disaient au temps écrivait Robert de Torigny.

Auparavant, je le répète, on ne disait rien ni d'Amadour ni de Zachée. On chercherait en vain le nom de l'un ou de l'autre dans les Vies de saint Mar- tial, dans les innombrables sermons composés sur les légendes martialiennes, ou bien, s'il est question de Zachée, c'est sans aucune allusion, même éloignée, à Rocamadour. Si nous n'avions aucun document, on pourrait peut-être dire on l'a dit que les archi- ves se sont perdues, et que la tradition se trouvait très explicitement indiquée dans des pièces disparues. Mais nous avons des documents. C'est d'abord la Vie primitive de saint Martial, découverte, je crois, par M. le chanoine Arbellot, l'intrépide défenseur de l'apostolicité des églises d'Aquitaine. Il n'y a dans cette Vie ni le nom d'Amadour, ni celui de Zachée. C'est ensuite la trop célèbre Vie composée par Auré- lien, successeur de saint Martial. Longtemps on y a ajouté foi, et le fameux Adhémar de Chabannes dit même quelque part que c'est péché mortel de ne pas croire à tout ce que dit le saint évêque. Aujourd'hui personne ne se trompe là-dessus, et, sans connaître le véritable auteur de cette Vie, que d'aucuns ont cru être Adhémar lui-même, on sait bien que la compo- sition n'en peut être de beaucoup reculée au-delà

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du ix" siècle. Mais lors même que cette Vie serait des premiers temps du christianisme, qu'est-ce que cela peut faire pour l'histoire de Rocamadour, puisque le nom d'Amadour n'y est pas, et que de Zachée il est dit seulement qu'il fut baptisé du vivant de Notre- Seigneur avec Martial et Joseph d'Arimathie?

M. Rupin a cru nécessaire de réfuter les légendes martialiennes^ à tort, selon moi, puisque les légendes martialiennes ne renferment rien sur Roc-Amadour. Qu'importe donc que saint Martial ait évangélisé l'Aquitaine au i"'' ou seulement au uf siècle : ce n'est que vers le xiii" siècle, et dans les légendes de Roc- Amadour, qu'Amadour est associé à saint Martial.

M. Rupin a fait observer très justement (1) que dans les deux conciles de Limoges (2), le zèle ardent d'Adhémar de Ghabannes fit reconnaître l'apostolat de saint Martial, il n'est jamais question de la « tra- dition » de Rocamadour, laquelle eût si bien servi les démonstrations du fougueux moine de Saint-Cybar; et que l'évêque de Gahors, Deusdedit^ qui eut occasion d'y prendre la parole, ne dit pas un mot de la croyance quercynoise aux histoires d'Amadour et de Zachée. Ce silence semble singulièrement significatif.

11 y a mieux. L'évêque de Limoges fait un discours sur le publicain de Jéricho, il parle de Zachée : pas un mot qui laisse même soupçonner qu'il puisse y avoir dans l'histoire de ce personnage un rapport quelconque avec le Quercy ou même la Gaule. Dans le second de ces conciles, Adhémar de Ghabannes fait à propos de la dédicace de l'église de Saint-Martial

(1) Op. cit., p. 27. Cf. Ghampeval, op. cit., p. 644.

(2) Collections Labbe, Mansi, etc.

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un très long sermon (1), qui est comme le résumé de tout ce qu'il sait sur son apôtre chéri : il y ra- conte la conversion de l'Aquitaine ; comme il a pris texte de l'évangile de la messe, qui est, on le sait, l'évangile de Zachée, il est amené à parler du publicain. C'était doublement le cas de reproduire les traditions quercynoises, s'il les avait connues. Voici l'histoire qu'il nous donne : Zachée fut converti de bonne heure par Jésus-Christ; il était déjà baptisé quand le Sauveur vint le voir à Jéricho ici le bon Adhémar cherche à expliquer dans cette hypothèse la scène que nous donne l'Evangile et qui semble bien contredire son affirmation, puisque Zachée cherchait à savoir qui était Jésus. En récompense de son amour et de sa générosité, Zachée mérita d'être em- ployé avec Joseph d'Arimathie à la sépulture du Sauveur. 11 fut spécialement chargé de cacher la croix. Quand il mourut, il révéla le secret de la cachette à son fils Simon ; celui-ci à son tour le transmit à son fils Jude, fi'ère de saint Etienne le premier martyr {^). Jude, dont la vie fut miraculeu- sement prolongée, fit connaître à sainte Hélène, deux siècles et demi après, se trouvait la croix.

(1) Ce sermon ne fut peut-être pas prononcé au concile : il n'est pas dans les diverses éditions des conciles. On le trouve, immédiatement avant le texte publié partout, dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale [Lai. 2469) qui a été signalé pour la première fois par M. le chanoine Arbellot, et qui contient une quarantaine de sermons se rap- portant tous à la légende de saint Martial et attribués au moine Adhémar de Ghabannes. L'analyse rapide en a été faite dans le volume posthume consacré par S. E. le cardinal Bourret, évêque de Rodez, à saint Martial comme apôtre du Rouergue, et qui devait être le pre- mier d'une série d'ouvrages sur les origines de l'église de Rodez. Le passage du sermon relatif à Zachée se trouve aux folios 48, 49... du manuscrit 2469.

(2) Ainsi Zachée serait le grand-père de saint Etienne.

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Si l'on ajoute que pour Adhémar Zachée était grand- oncle de saint Martial et quelque peu cousin de saint Pierre^ on aura tout ce que le défenseur des légendes limousines savait du publicain de Jéricho. On voit que nous sommes loin des légendes de Rocamadour. Ce qu'il y a de plus curieux encore, c'est que les Acta de saint Amadour eux-mêmes ne renferment pas le nom de Zachée (1). Ils ne sont que le développe- ment de la légende racontée à Robert de Torigny^ avec des détails nouveaux inspirés par les légendes limousines et bordelaises. Amadour est l'époux de Véronique : Amadour opère la conversion du duc de Bordeaux . Quelle que soit l'antiquité de ces Acta, on ne peut pas s'en servir pour défendre la légende de Zachée ^ puisque Zachée n'y est pas nommé. Mais ils ne sont pas très anciens et sont de la fin du xif siècle ou des débuts du xiii". On a voulu, par la recherche du cursus, retrouver dans ce texte relativement récent un texte plus ancien qui remonterait au v^ siècle (2). Il m'a paru qu'on avait mis pas mal de caprice et d'arbitraire dans le choix des mots rythmés; mais qu'importe, et que peut démontrer un pareil travail même absolument sérieux? le nom du Quercy qui est dans le texte récent ne se trouve plus dans le texte retrouvé (3).

(1) M. BourrièreSj qui le constate, nous dit : o Le nom de Zachée n'est pas dans les Actes , mais il faut l'y mettre ; les premières lignes des Actes laissent en quelque sorte perler le nom de Zachée à chaque membre de phrase et ne demandent qu'a converger vers lui ». C'est peut-être de la poésie, est-ce de l'histoire? Voir Revue religieuse, tome X, p. 136.

(2) Rupin, op. cit., pp. 14 et suiv. Bourrières, op. cit., chap. 64, 65 et 66.

(3) Et donc, on ne peut pas dire avec M. Bourrières (page 378) que « avant saint Grégoire de Tours il y avait en Quercy un titre authen-

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Il n'y a donc pas à insister pour le moment sur ce texte ni sur les innombrables difficultés qu^il sou- lève (1). Mais nous constatons qu'il a servi de thème aux deux récits de Bernard Gui, à ceux d'Aymeric de Payrac et d'Antonin de Florence, et que pas plus dans Tun que dans l'autre le nom de Zachée n'est prononcé une seule fois à propos de Rocamadour (2).

Pour la première fois les deux noms d'Amadour et de Zachée sont accolés ensemble dans la célèbre bulle de Martin V, en 1427(3). On a prétendu (4) que cette identification était l'œuvre du Père Odo de Gissey : Baluze l'attribuait à Bertrand de Latour (5). Cepen- dant le P. Odo de Gissey, dont la bonne foi ne peut être mise en doute^ si son sens critique est absent, avait donné presque en entier^ sauf des fragments brûlés, la bulle par laquelle le Pape accordait des indulgences au pèlerinage qui se glorifiait de posséder le corps de Zachée « appelé aujourd'hui Amadour ».

tique affirmant nettement que saint Amadour était un disciple du Sauveur, etc. »

(1) Par exemple l'âge des époux qui déjà mariés avant la naissance du Sauveur évangélisent encore l'Aquitaine après la mort de saint Pierre !

(2) Rupin, op. cit., p. 18. On peut noter ici ce détail curieux, qu'Ay- meric de Payrac assure avoir vu de ses yeux Le corps bien conservé d'Amadour.

(3) Texte dans Rupin, op. cit., p. 371. Traduction dans la Revue reli- gieuse de Cahors et Rocamadour, tome XIII, 1902-3, p. 157. La dis- cussion de M. Rupin, pp. 20, 199, se ressent des idées qu'il avait sur la bulle avant la découverte du texte au Vatican. Une seconde édition de son beau livre corrigera ce détail avec quelques autres.

(4) Par exemple M. Molinier, dans ses Sources de l'Histoire de France, suivi par M. Robert de Lasteyrie dans son Histoire de l'ab- baye de Saint-Martial.

(5) Historia Tutellcnsis, lib. II, c. 2. 11 dit de Bertrand « qui pri- mus et solus omnium mortalium ausus est scribere illam a Zacheo sive Amatore fuisse fundatam. » Baluze s'est ici un peu trop avancé en ne croyant pas à l'existence de la bulle de Martin V.

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Grâce à l'insistance de M. Rupin, le texte entier de la bulle a été retrouvé par le savant archiviste du Vati- can, Mgr Wenzelj dans les registres de Martin V, et l'honneur du père jésuite est réhabilité (1). Je n'ai pas besoin de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs que la mention de Zachée-Amadour dans la bulle démontre non pas que le Pape l'approuve et la garantit, mais seulement, puisqu'elle se trouve dans la supplique qu'on lui avait adressée, que vers cette époque cette croyance existait à Roc-Amadour (2).

Il est impossible de dire à quel moment a commencé cette croyance dont vers le même temps saint Anto- nin de Florence ne savait rien. Ce qui est sur, c'est qu'elle ne devait pas être encore bien répandue, puis- qu'il n'y est pas fait allusion dans une bulle analogue du pape Pie II en 1453, dans laquelle Amadour est seulement appelé disciple du Christ {3).

Il semble que ce soit le livre de Bertrand de la Tour (4) qui a le mieux contribué à la lancer ; en tout cas il n'y en a aucune trace dans aucun livre ni docu- ment, à ma connaissance, entre la bulle de Martin V et le livre de Bertrand de la Tour, ce qui est trop peu, on voudra bien le reconnaître, pour affirmer avec certitude la persistance de la tradition dite aposto- lique. Je sais bien que le P. Bonaventure de Saint-

(1) Revue religieuse de Cahors et de Rocamadour, cité, cf. tome Xir, p. 774-5.

(2) A Rocamadour et sans doute hors de Rocamadour, puisque la supplique semble faite au nom du roi de France Charles VII et de la reine Marie.

(3) Rupin, op. cit., p. 154 et texte, pp. 374-5.

(4) Institutio Tutellensis ecclesise, etc. Tulle, 1633. Bordeaux, 1636. Il n'admet pas que Zachée ait été le domestique de la sainte Famille, et Véronique la suivante de Marie (chap. III).

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Amable parle de lettres de saint Martial à Zachée qu'on aurait trouvées sur le corps de saint Amadour quand les protestants le brûlèrent : mais personne que je sache n'a jamais accepté une chose aussi extraordinaire^ bien que l'auteur la donne « sur la foi du Père Séraphin qui la tenait d'un vénérable vieil- lard » (1).

Quant aux bréviaires, il n'en existe aucun, ni dans le diocèse de Cahors, ni dans le diocèse de Tulle dii moins jusqu'à l'année 1852 se trouve la légende de Zachée. Il est vrai que nous n'en avons pas, à ma connaissance^ d'antérieurs au xviii^ siècle (2). On dit que l'abbé de Foulhiac, sous l'influence de Launoy, « l'hypercritique » du xvii" siècle, a fait disparaître notre légende des bréviaires. C'est possible, puisque ce savant personnage avait en vain cherché des docu- ments positifs (3), mais c'est pure hypothèse: nous n'avons pas d'anciens bréviaires ou missels pour véri- fier si la légende de Zachée y avait été insérée (4). Si nous en croyons Bonaventure de Saint-Amable, la légende de Zachée se trouvait dans un très ancien

(1) Histoire de saint Martial, 1. 1, p. 517, III, p. 286. J'ai lu l'énorme fatras du Père capucin : il y a des choses très savantes et dont on peut contrôler l'exactitude, il y a beaucoup de documents très pré- cieux ; mais l'auteur fait montre d'une crédulité naïve inimaginable, et personne aujourd'hui n'oserait sérieusement rien avancer sur la seule autorité du copieux auteur de VHistoire de saint Martial.

(2) On aimera peut-être trouver aux Pièces justificatives les leçons des deux bréviaires avant 1850.

(3) Chronique du Quercy, div. mss. (copie de M. Lacabane aux Archives du Lot, ¥. 136, p. 30 et s.). Lettre à Monseigneur l'écêque de Cahors... sur la chapelle de Notre-Dame de Roquemadour, in-16, 1682. Ce petit volume, introuvable, a été réimprimé tout entier dans le Carlulaire de Tulle de M. Champeval, pp. 6il et suiv. Je dois dire que le travail du savant abbé manque de précision et de clarté.

(4) Le nom de saint Amadour n'est pas même dans les calendriers mis en tête de vieux livres liturgiques manuscrits que j'ai pu con- sulter.

bréviaire de Tulle ; mais comme l'auteur ne donne aucune date, et que, contrairement à son habitude d'érudit copieux, il ne fait aucune citation, nous devons croire que cette antiquité est toute relative^ si tant est que ce bréviaire ait existé.

Quoi qu'il en soit, tout le monde en Quercy avait oublié la légende de Zachée, et M. Caillau, dans son livre, n'en avait parlé que pour faire œuvre d'histo- rien, quand, vers 1850, Mgr Bardou, évêque de Cahors, sous l'influence de la réaction générale qui se montrait par toute la France en faveur des « tradi- tions », mitdans le nouveau ;;ropr^ du diocèse de nou- velles leçons de saint Amadour, cette fois, et d'après Odo de Gissey, était insérée la légende de Zachée (1). En même temps^ M. Le Guennec, supérieur du grand séminaire, faisait une histoire de Roc-Amadour pour défendre la « tradition » et corriger le livre de M. Cail- lau (2). De ce moment date Topinion longtemps en vogue, chère encore à beaucoup de mes amis^ qui restent convaincus, malgré tous les livres, parce que, disent-ils, on n'apporte contre leur légende que des arguments négatifs (!).

Je ne parle pas de la tradition berrichonne, qui confond Zachée avec saint Silvain de Levroux, dont le corps est conservé à La Gelle-Bruéres (3). Je ne pense pas en effet que les documents sur lesquels s'appuient les derniers auteurs qui ont défendu cette

(1) Odo de Gissey est la seule référence donnée.

(2) Cet ouvrage, fait de deuxième et troisième main, n'a aucune va- leur historique. L'auteur n'a pas même cherché à savoir le vrai nom de Robert de Torigny, qu'il appelle « Robert Dumont s tout le temps.

(3) Levroux, chef- lieu de canton de l'arrondissement de Château- roux. On y conserve le chef de saint Silvain.

La Celle-Rruères, commune du canton de S'-Amand-Montrond (Cher).

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tradition (1), soient beaucoup meilleurs que les docu- ments dont s'étayait la tradition de Roc-Amadour. Je renvoie au livre de M. Rupin (2). Il suffit ici de faire remarquer la coexistence des deux légendes et de constater qae celle du Berry, pas plus que celle du Quprcy, nVst antérifurp nu xv^ siècle (3)

CoQimenL a [lU se faiie, diia ton, l'identiticaiion de Zachée et d'Amadour? Voici une hypothèse dont on prendra ce qu'on voudra. La première légende d'Ama- dour est celle qu'on trouvera dans Robert de Torigny. Les pèlerins voulurent sans doute avoir plus de détails sur le personnage extraordinaire qu'on offrait à leur dévotion ; sous Tinfluence des traditions régionales les Acta furent composés : Amadour devait devenir un compagnon de saint Martial. D'autre part, la vie du pseudo-Aurélien nommait Zachée à côté de l'apôtre de Limoges^ et Adhémar de Chabannes avait même

(1) Abbé Damourette, Histoire du culte de Zachée honoré en Berry sous le nom de saint Silvain, dans la Reçue du Centre, nu- méro de décembre 1890, pp. 547 à 560.

Abbé Duroisel, Saint Silvain, sa chapelle, son tombeau, son culte à La Celle Bruères, Bourges, 1893.

(2) Rupin, op. cit., pp. 55 et suiv. Bourrières, op. cit., pp. 599 et suiv.

(3) Les leçons de l'ancien bréviaire, dont parle M. Duroisel, pp. 6, 9, 11, et qu'on attribue au xin° siècle, racontent l'histoire de saint Silvain sans faire aucune allusion à Zachée. « C'était superflu, dit l'auteur, parce que ce fait se trouvait mentionné dans l'oraison ou dans l'invitatoire qui manquent )> (!) Et il faut arriver jusqu'au xv° siècle pour trouver quelque chose de sûr. L'oraison saint Silvain est appelé Zachée serait dans un vieux missel manuscrit, de la Bi- bliothèque de Ghâteauroux, « qui parait remonter à une haute anti- quité ». C'est un peu vague. M. Duroisel conclut : « Quatre siècles ont passé sur la possession de La Celle-Bruères, et le temps qui ose tant de choses n'a pas entamé nos traditions » (p. 49). On a dit pres- que la même chose à Rocamadour. M. Duroisel a le tort d'ajouter (p. 55) : « Combien de sanctuaires, possesseurs de souvenirs remon- tant aux premiers âges chrétiens, ne sont pas étayés par de plus for- tes preuves que celles qui nous attestent l'identité de saint Sylvain avec Zachée » Tant pis pour ces sanctuaires.

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fait connaître (?) la parenté des deux personnages : on s'habitua donc peu à peu à mêler, à confondre les deux noms. De plus, les prédicateurs, en racontant l'histoire d'A.madour, au jour de la dédicace de l'église fondée par lui, ne manquèrent pas de se servir de l'évangile qui se chantait à la messe (1) pour comparer à Zachée le pieux ermite qui avait renoncé à tout, comme le publicain de Jéricho, pour se donner à Jésus-Christ et pour élever un oratoire au Seigneur. Autre Zachée, nouveau Zachée, Amadour aurait fini par devenir Zachée tout court (2).

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il paraît donc démontré qu'Amadour n'est pas Zachée ; il reste sûr que l'on ne trouve pas trace de cette opinion avant les premières années du xv' siècle. Mais qu'était Amadour?

Deux systèmes sont en présence dont je dirai quel- que chose, même après M. Rupin.

P Aînadour est un simple ermite. C'est l'opinion soutenue par la plupart de ceux qui n'admettent pas la légende de Zachée. Quel est cet ermite et vers quelle époque vivait-il ? C'est ce que l'on ne sait pas. Aucune donnée positive ne permet de répondre avec

(1) C'est peut être ce qui a fait dire à Bertrand de la Tour que l'on chantait l'évangile de Zachée à la fête de saint Amadour. Cela se fait ainsi, en tout cas, dans le diocèse de Cahors depuis 18M.

(2) Je donne cette hypothèse pour ce qu'elle vaut. Elle vaut bien au moins celle pour laquelle on a voulu tirer une preuve de l'existence de Zachée des paroles mêmes que le Sauveur prononça quand il fut reçu dans la maison du publicain. En voici le résumé : C'est un vrai fils d'Abraham = c'est un ami de Dieu = c'est un amator de Dieu = c'est mon amator =z c'est un amalor = c'est Amator [Revue reli- gieuse de Cahors, tome IX, p. 603).

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certitude. Abandonnant la légende actuelle, se ral- liera-t-on à celle des xii% xiii* et xiv* siècles, et dira-t- on que cet ermite appartient aux temps apostoliques? 11 faudra expliquer pourquoi son nom, joint à celui de saint Martial dans les Acta sancti Amatoris, ne se trouve dans aucune Vie de saint Martial avant le xiv" siècle, et, indépendamment des difficultés que soulè- vent les Acta, constater qu'on n'a rien sur ce mira- culeux personnage avant la fin du xii" siècle.

Peut-être trouverait-on la vérité en se rappelant que l'église de Lucques honorait un saint Amator, ermite de Bethléem, et dévot très ardent de la Sainte-Vierge. Il obtenait par ses reliques de tels miracles que la foule des pèlerins empêchant ses dévotions, il cher- chait toujours des retraites de plus en plus cachées. Finalement il mourut le 20* jour du mois d'août et fit après sa mort de très nombreux miracles (1). Cette date est celle de la fête de saint Amadour du Quercy, dans les anciens bréviaires de Cahors (2). Le rappro- chement est assez frappant pour que M. Bourrières le constate, après les Bollandistes peut-être, dans son chapitre sur les divers saints du nom d'Amadour, et regarde comme probable l'identification du saint de Lucques avec le saint du Quercy (3). Mais est-ce la tradition de nos pays qui a influé sur celle de Lucques ou est-ce le contraire? Quand je me rappelle que Guil-

(1) Cesare Franciotti, Historié délie miracolose imagini e délie vite de' santi i corpi de' quali sono nella città di Lucca ; in Lucca, appresso Ottaviano Guidoboni, mdgxiii in-8, p. 524, col. 2. Bib. Nat. K. 3571. Cf. Boll. Acta SS. Aug. IV, S. Aniat., § 2, n" xvi et xvii.

(2) Acta, SS., ibid., n' xv. La coïncidence de la fête de saint Bernard faisait renvoyer au lendemain la fête de saint Amadour. Elle se célè- bre aujourd'hui le 26.

(3) Op. cit., chap. 39, p. 233

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laume Doacin, de Montauban, fut évêque de Lucques en 1330, sous Jean XXII (1), je pencherais plutôt vers le premier sentiment. Aujourd'hui, d'ailleurs, l'église Saint-Michel, jadis l'on conservait, dit-on^ un bras, une main et trois doigts de saint Amator de Bethléem, a perdu ce trésor et jusqu'au souvenir du saint (5).

Je ne rappelle^ que pour mémoire, l'étrange légende d'Amadour, dont l'abbé de Foulhiac donne l'analyse dans sa lettre à l'évèque de Cahors (3) et d'après la- quelle Amadour, fils d'un chevalier romain qui avait fait un pacte avec le démon^ fut emporté par celui-ci en Egypte l'ermite saint Paul le délivra et l'éleva. Plus tard Amadour, revenu dans son pays, bâtit une église en l'honneur de Notre-Dame de Roquemadour se firent de nombreux miracles. Cette légende, dont nous ne connaissons pas l'origine, se rapproche des précédentes par deux détails : Amadour vient de l'Orient dans le Quercy et fonde l'oratoire de Notre- Dame de Roc-Amadour. D'autre part, le fait d'impri- mer à Toulouse, en 1520 (4), un semblable récit, montre bien que la « tradition x) de Zachée n'était pas encore acceptée de tous.

Il" Amadour évêque d'Auxeri'e. Cette opinion a été soutenue, pour la première fois, dans une pièce

(1) Abbé Albe, Autour de Jean XXII, 3* partie, Les Quercynois en Italie, p. 107.

(2) Le nom même de saint Amator est inconnu aux prêtres de Saiut-Michel de Lucques (mai 1906).

(3) Champeval, Cartvlaire cité, p. 643. Lacoste, Histoire du Quercy, I, p. 210. Rupin, op. cit., p. 12.

(4) Sensée la vida de! glorios confessor... monseignour S' Amador nouvellement translatade al coumun lengatge de Toulouse. Chez Colo- miès, Toulouse, 1520. Je n'ai pas pu trouver cette Vie à la biblio- thèque de Toulouse, ni à la Bibl. Nation. Il y a aussi une édition en catalan (Rupin^ p. 12, n. 3).

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de vers que Lacoste cite comme ayant été écrits en l'église Saint-Amant-de-Goronzac(l), par des chanoi- nes de Cahors, sur le tombeau' de sainte Nectérie, et recueillis par l'abbé de Foulhiac (2). D'après ces vers (3), une abbaye de Saint-Amand avait été fon- dée en ce lieu par saint Didier, évéque d'Auxerre (595-614), originaire du Quercy^ qui y enterra sa mère, Nectérie, et y fit placer des reliques de deux saints, ses prédécesseurs^ Germain et Amator (appelé Amatre dans le diocèse de Sens). Plus tard, quand les Sarrazins dévastèrent la région, on porta les reli- ques dans la retraite sauvage du val d'Alzou, qui prit depuis le nom de Roc-Amadour. « Nos anciens, dit l'auteur de ces vers, crurent à tort qu'Amadour était un ermite de ce lieu et qu'il était Zachée, disciple de Martial. Les actes sur lesquels on appuie cette opinion sont faux, ficiis creditur actis ».

Voici sur quoi on peut appuyer cette opinion tout n'est pas hypothétique. 11 est certain que saint Didier, évêque d'Auxerre, fonda sur les terres qu'il

(1) Goronzac, rocher sur les bords du Vers, à la limite des commu- nes de Vers et de Cabrerets, porte encore des ruines d'église, sans doute de cette église Saint-Amant-de-Coronzac, qui était au xvi* siè- cle annexe du prieuré de Vialolles (ecclesia de Vilola, cujus et S. Hilarii ac S. Amanti de Coromaco, Caturcen. dioc. ecclesiarum, ei perpétua annexarum , fructus...), bulle de 1526 aux Archives du Vatican, fonds du Latran, vol. 1499, f. 258 verso.

(2) Le récit de Lacoste [loc. cit., I, p. 205) n'est pas clair : Des cha- noines de l'église cathédrale vont visiter Goronzac quelle époque?) Ils trouvent le tombeau de Nectérie dans la plus grande basilique. Aujourd'hui on ne voit bien que les ruines du chevet d'une petite église ; mais le fait pour Saint-Amant de-Goronzac d'être une simple annexe de Vialolles en 1526 ne semble guère indiquer qu'il s'agit d'une et surtout de plusieurs basiliques.

(3) Le texte est dans Lacoste, p. 206. Rupin, op. cit., p. 67. On ne trouve pas ces vers dans la lettre sur Rocamadour de l'abbé de Foulhiac, ni dans sa chronique.

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possédait en Quercy une abbaye fut enterrée sa mère Nectérie et à laquelle il donna des reliques de saint Germain et de saint Amator, ses prédécesseurs. L'histoire qui nous le rapporte est comptée parmi les ouvrages les plus sérieux, et Mgr Duchesne, en ses Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, donne aux Gesla Pontiflcuin autissiodorensium une impor- tance considérable (1). On sait que peu de temps après, un autre saint Didier, celui-ci évêque de Cahors, dont nous avons une vie également authentique et sérieuse, fonda dans Cahors même une abbaye de Saint-Amant, qui prit plus tard son nom (2). Il ne serait pas impos- sible (c'est une hypothèse qui me paraît très raison- nable de l'abbé de Foulhiac) qu'il y ait eu quelque confusion de nom et que l'abbaye, fondée par l'évêque d'Auxerre, s'appelât non de Saint-Amant, mais ^e Saint'Âmator, à cause des reliques qui y furent dé- posées (3).

Cette abbaye fut détruite. Fort peu éloignée de la vallée du Lot^ elle fut pillée et ravagée par les Sarra- zins. Fuyant devant l'invasion^ les moines durent se retirer au milieu de la vallée plus étroite du Celé, dans une de leurs cellœ, à Marcillac, qui leur avait été donné par saint Didier (4) et, trouvant le lieu pro- pice, y établirent l'abbaye. Ce qui rend la chose plau-

(1) Edition Duru, Auxerre, 1850, p. 339. Labbe, Nova Bibl, I, p. 426. Duchesne. Fasles épiscopaux, II, pp. 427 et suiv.

(2) Cf., la vie publiée par M. Poupardin. Picard, 1900, pp. 22, 36.

(3) Lettre citée dans le Uartulaire de Tulle, p. 648.

(4) Marciriacum et alterum Marciriacum, Lenliniacum, etc. Var. Marcilianum. Au xv= siècle, l'abbaye de Marcilhac se vantait d'avoir été fondée par Pépin-le-Bref (Arc/î. du Vatican, fonds Latran, vol. 1503, f. 107 recto). 11 faut noter que saint Didier, évêque de Cahors, donna aussi à son abbaye un lieu de Marciliago [Vie citée, p. 37); d'après Lacoste, I, p. 232, c'est Marcillague, aux portes de Cahors.

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sible, c'est que Marcillac posséda j asqu'à la Révolution entre autres biens le lieu de Goronzac, rattaché au prieuré de YialoUes, et de même les paroisses voisi- nes, qui avaient appartenir à Saint-Amant (1).

Mais le nouveau monastère ne resta pas sans épreu- ves. Après les Sarrazins, ce furent les Normands qui apparurent. La vallée du Celé ne fut pas un refuge assuré ; les moines de Marcillac allèrent cacher leur trésor dans la vallée « ténébreuse » de l'Alzou. Leur abbaye fut détruite, les religieux dispersés^ et quand d'autres recommencèrent leur œuvre, les reliques ô'Amato?' n'étaient plus qu'un souvenir assez vague. Gela s'explique d'autant mieux que, très probable- ment, ce n'étaient pas les ossements du saint évêque d'Auxerre que saint Didier avait donnés (2). On com- prend ainsi le mot de Robert de Torigny, que l'on parlait de saint Amadour^ mais sans savoir son corps était caché. Tous ces détails sont appuyés sur deux faits historiques : l'abbaye de Marcilhac posséda jusqu'à la Révolution de nombreuses possessions dans les environs de Rocamadour (3), et elle revendiqua Rocamadour lui-même en un long procès dont nous avons déjà dit un mot (4).

(1) Saint-Martin-de-Vers, Fages, Ussel, Puycalvel, Lamothe-Cassel et Murât, Frayssinet-le-Gourdonnais, Subadel, Lauzès, Saint-Médard- de-la-Capelette.

(2) Il paraît qu'on a toujours eu à Auxerre le corps de saint Amatre. Voir "Rupin, op. cit., p. 68,

(3) Saint-Chignes, Ségala et Pranzères, Lauzou.

(4) Rupin, op. cit., pp. 88 à 100. Il reste beaucoup d'obscurités au sujet des prétentions réciproques de Tulle et de Marcilhac. On ne voit pas la possibilité de les résoudre toutes. Par suite du fait ac- quis : Rocamadour restant à l'abbaye de Tulle, et sous l'influence de l'érudition de Baluze qui semble bien, lui aussi, donner tort à l'abbaye de Marcilhac, on n'a peut-être pas suffisamment fait attention à cer- tains détails. L'acte de la donation de 968 par l'évêque Frotaire (Car-

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Avec cette opinion, on a l'inconvénient de ne pou- voir pas donner de nom au corps vénéré sous le nom de saint Amadour. Il faut supposer en effet, que dans la mémoire des fidèles le souvenir de saint Amadour d'Auxerre s'était complètement oblitéré et qu'on n'avait retenu que son nom, les reliques du saint

tulaire de Tulle, n" 301), n'est qu'une simple analyse rapportée dans l'acte de confirmation en 1113 (n° 302), tandis que pour la même date nous avons l'acte, très circonstancié, de la donation par le même évê- que, à l'abbaye de Tulle, des lieux de Vayrac et de Mayronne (n" blO), et cela déjà jette quelque suspicion sur l'acte rapporté en 1113. De plus, dans ce dernier acte, on assure à la fin, comme en note que Rocamadour était de l'alleu du vicomte Adhémar, qui le donna à Tulle (n° 302); mais Rocamadour n'est pas nommé dans le testament du vicomte (n»' 12 et 14), ni dans l'acte, peut-être apocryphe, du roi Raoul, qui rappelle les principaux dons faits à Tulle par le vicomte Adhémar, c'est-à-dire, en Quercy, Vayrac, Mayronne, le Bougayrou (n° 598). De même, Rocamadour n'est pas nommé dans la confirma- tion des possessions de Tulle en Quercy par l'évêque de Cahors en 1097 (a" 550 et 551).

A mon humble avis, ce silence démontrerait la vérité du factum des moines de Marcilhac, d'après lequel Rocamadour était depuis longtemps en leur possession ; mais ils avaient négligé cette église, dont ils ne soupçonnaient pas la valeur. Les moines de Tulle, qui possédaient l'église voisine de Mayrinhac-le-Francal, auraient assuré le service. La chapelle, par eux restaurée, ayant acquis un lustre spé- cial par les miracles qui s'y firent dès les premières années du siècle, Marcilhac se souvint que Rocamadour lui appartenait. Mais l'abbaye des bords du Celé n'avait pas de documents bien sûrs et il fut facile à celle de Tulle de préparer ses titres de propriété. C'est ainsi qu'elle se fit con- firmer, en 1113, une possession datant de 968 dont elle n'avait pas de titre régulier, sans parler des bulles de Pascal II, en 1115. Cependant les moines de Marcilhac firent tant et si bien, sans doute par le moyen de témoignages dont il ne nous reste d'ailleurs aucune trace, qu'on leur donna raison et qu'ils furent remis, pour un temps, en possession de Rocamadour. Les moines de Tulle se retirèrent, après avoir enlevé tout ce qu'ils avaient mis dans la chapelle miraculeuse, ne laissant que les chaînettes des pèlerins, puis ils firent appel, et, sans doute convain- cus par la négligence même des moines de Marcilhac, les juges se prononcèrent finalement contre ces derniers qui durent se soumettre vers 1193, juste au moment de la plus grande vogue du pèlerinage dont ils n'avaient pas su deviner la fortune (n°' 623 et 624 du Cartu- laire).

Quant à l'évêque D. de qui ils tenaient, disaient-ils, le lieu de Roca- madour, je pense avec l'abbé de Foulhiac qu'il s'agit, non de Dieu- donné, comme le croit Baluze, non de Didier, évêque de Cahors, comme l'ont dit quelques auteurs, mais de Didier le cadurcien, évêque

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étant perdues. Mais le nom restait. Aussi, lorsqu'on eut trouvé le corps intact et bien conservé qui avait été enseveli devant la porte de l'oratoire^ quelques personnes pensèrent que ce devait être le corps du saint qui avait donné son nom au pays. Puisque le corps de saint Amator était resté à Auxerre, ce ne pou- vait être que celui d'un inconnu. Mais il parut diffi- cile d'admettre qu'on s'était trompé aussi longtemps : c'est pourquoi l'opinion de l'abbé de Foulhiac (1) n'a

d'Auxerre. Dieudonné ne pouvait pas en 1028, si déjà Rocamadour avait été donné à Tulle par le vicomte Adhémar et par l'évêque Fro- taire, donner encore ce lieu à Marcilhac, comme étant de son patri- moine ; Didier, l'évêque de Gahors non plus, car il était originaire d'Albi ; mais Didier, l'évêque d'Auxerre, avait bien pu donner de son patrimoine à l'abbaye de Coronzac, qu'il avait gratifiée de lieux con- nus comme Marcilhac, le lieu de Rocamadour, qu'il nous faut chercher parmi les noms cités dans son testament et que nous ne pouvons pas identifier. A cause de l'éloignement de la date, les documents étant perdus ou gâtés, les moines de Marcilhac, héritiers de Coronzac, ont bien pu confondre et croire donné à eux-mêmes le lieu qui avait été donné à l'abbaye-mère

Avant de terminer cette trop longue note je dois, pour être complet et aussi pour être juste, signaler un document que l'abbé de Foulhiac reproduit dans sa Lettre souvent citée {Cart. Champeval, p. 650), documejit trouvé, dit-il, aux archives de l'évêché de Cahors, mais qui est évidemment extrait d'un ancien carlulaire de Tulle, d'après lequel il y eut, au xi° siècle, deux évêques de Gahors, abbés de Tulle en même temps, qui firent résidence à Roc-Amadour : « Magnam residentiam apud Rupem Amatoris faciebant ». Aucune des pièces du cartulaire, publié par M. Champeval, le nom d'un de ces Ber- nard peut se trouver, ne fait la moindre allusion à Roc-Amadour. Que faut-il penser du document de l'abbé de Foulhiac? A notre avis, il ne contredirait pas le récit des moines de Marcilhac, lesquels ne préci- sent pas la date de l'occupation de Roc-Amadour par les moines de Tulle, mais peut-être bien pourrait il servir à démontrer que le pèle- rinage existait déjà au xi* siècle, et je n'y vois pour ma part aucun inconvénient. On aurait pu me reprocher de n'avoir pas relevé la chose.

(1) M. Rupin, dans son livre, ne se montre pas partisan de l'opinion de l'abbé de Foulhiac ; mais nous pensons qu'il n'en sera pas de même dans une seconde édition de son livre, comme d'ailleurs le laisse pré- voir la conclusion de son paragraphe (p. 70). Le cartulaire de Marci- lhac, dont parle l'abbé de Foulhiac, n'était pas un cartulaire complet, car lui-même et la Gallia y auraient fait d'autres emprunts ; mais c'étaient vraisemblablement, comme le cartulaire de Cahors également

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jamais été acceptée, malgré tout ce qu'elle peut avoir de vraisemblable et bien que les hypothèses qu'elle met en avant soient certes bien plus appuyées sur des bases historiques, non seulement que celle des parti- sans de Zachée, mais encore que celle des partisans d'un simple ermite (1). On a toujours le droit de ne pas accepter des hypothèses (2).

On peut cependant^ pour finir, faire l'observation suivante : si la découverte du corps d'Amadour avait eu l'importance qu'on s'est plu à lui attribuer, je pense^ étant donné les habitudes des pèlerins de ce temps-là comme d'ailleurs de tous les temps, que beau- coup d'entre ceux qui auraient été attirés par cette découverte se seraient adressés dans leurs prières à ce saint nouveau, qui devait naturellement être tout puissant sur le cœur de Celle qui Favait envoyé en Quercy. Nous ne voyons pas qu'il en ait été ainsi. Il n'est pas normal que la découverte du corps si bien conservé (3), d'Amadour ou de Zachée, n'ait été l'occa- sion que de miracles dus à la Sainte-Yierge. Normale-

perdu, une série de pièces sans suite. Cela est vrai également du car- tulaire de Tulle, quoique Baluze nous en ait conservé de plus nom- breux fragments.

(1) Il est vrai, en effet, que l'opinion qui fait d'Amadour un simple ermite, ne peut pas nous faire connaître avec certitude qui était cet Amadour et qu'elle est aussi une simple hypothèse.

(2) Il y a dans le livre de M. Caillau, op. cil., pp. 39 et suiv., une longue discussion pour réfuter cette opinion ; à côté de plusieurs er- reurs, on voit que les arguments principaux pour lesquels M. Caillau n'admet pas la thèse de saint Amator d'Auxerre, sont : parce qu'elle rend plus récente l'origine de Roc-Amadour ; 2' parce que le corps retrouvé ne peut être celui de l'évêque ; et c'est bien, en effet, ce que prétendent les tenants de cette opinion.

(3) Robert du Mont dit simplement « integrum », mais Aymeric de Payrac dit expressément, dans sa chronique de Moissac, qu'il a vu lui- même le corps bien conservé, sans corruption, « cujus corpus adhuc cernitur incorruptum, ut propriis oculis perspexi » (cité par Foulhiac, dans Cart. Ghampeval, p. 643).

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ment ce n'est pas un recueil de miracles de Notre- Dame que nous aurions avoir, mais un recueil des miracles de saint Amadour, comme nous avons des recueils des miracles de saint Martial ou de sainte Foi, de saint Génulphe ou de saint Didier. Or, jamais, ni à cette époque, ni depuis^ ni de nos jours, on n'a cité un seul fait miraculeux opéré à Rocamadour par l'in- tercession d'Amadour ou de Zachée. Quelques mira- cles produits devant ces reliques n'en prouveraient pas d'ailleurs avec certitude l'authenticité (1), et l'ar- gumentation historique négative garderait sa force ; mais cela même, les partisans de la légende ne l'ont pas.

Quel est Fauteur du Recueil des miracles? Il est resté inconnu.

C'est Ferry de Locres, je pense, qui le premier a attribué à Hugues Farsit cette composition (2). On a

(1) Sauf des cas tout à fait spéciaux, comme pour la croix du Sau- veur quand on voulut la distinguer de celles des deux larrons, les mira- cles prouvent la foi de celui en faveur de qui ils sont faits, mais non l'authenticité des reliques devant lesquelles ils ont eu lieu ou des tra- ditions (même insérées dans le bréviaire) qui ont plus ou moins cours sur le saint par l'intercession de qui ils sont faits.

(2) Maria Augusta, etc. Attrebati, 1608, petit in-4'', p. 438, chap. 76 : « Rupes Amaloris seu Adamatoris vulgo Rochamador . Collem hune et in colle sedem Mariée votam vicus Caturcensis habet, Gasco- nibus olim frequentatissimam, prodigiis frequentissimam, quorum prima anno fere mcxl contigerunt ; quo tempore Hugo Farsitus in vivis eorum 127 stylo delineavit, qnibus producendis accingens sese principio sic fatur... », et un peu plus bas Ibi campana quae prodigio olim mirabili famigerebatur, quod Claudus Campegius (Ghampier) in locis sanctis Gallise adnotavit ». A la fin du volume il y a de petites annales sous le titre de Chronica anacephalœosis ; p. 31, à la date 1140 : Emergunt signa nostrae Dominae Rupis Amatoris in Catur- censi page, copiosiore quam 126 eorum sequela ; p. 33, 1170 : Henricus Anglorum rex, etc.

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déjà montré l'erreur. M. Servois en a très bien expli- qué l'origine : elle doit provenir de ce que Ferry de Locres a eu sous les yeux un manuscrit ces miracles venaient immédiatement après ceux de Sois- sons, rédigés en effet par Hugues, tandis que les nôtres sont anonymes. Je croirais volontiers que Ferry a eu connaissance du manuscrit G, ou d'un manuscrit analogue, parce qu'il attribue également à Farsit les miracles de Laon (d'Hermann)^ qui sont placés entre ceux de Soissons et ceux de Roc-Amadour, et que dans le ms. G^ des trois recueils qui se suivent, le premier seul porte la rubrique qui donne le nom d'Hugues Farsit. Le P. Odo de Gissey, l'abbé Gaillau, M. Le Guennec, Jean de Laumière et bien d'autres ont répété l'affirmation de Ferry de Locres. Baluze, Mabillon, les auteurs de l'Histoire littéraire^ ne l'ont pas acceptée.

Hugues Farsit, chanoine régulier de Saint-Jean des Vignes, à Soissons, témoin oculaire des miracles qu'il raconte (dates 1128-1132), ne vivait plus en 1172, au moment fut composé le recueil de Roca- madour. Rien n'empêcherait d'ailleurs qu'un étranger fût venu à Rocamadour et, sur les indications du notaire qui prenait des notes ou des moines de l'ab- baye, eût composé son ouvrage. N'est-ce pas ainsi qu'ont été crits les deux premiers livres des miracles de sainte Foi? (voir édition Bouillet). Mais il est évi- dent, à la simple lecture, que notre auteur est un habi- tant de Rocamadour; il parle à chaque instant de « notre église ». Bien qu'il y ait une ou deux plaisan- teries contre quelque moine trop zélé , la forme poétique ou oratoire qu'il donne souvent à ses

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réflexions morales, les nombreuses réminiscences des saintes Ecritures, tout montre qu'il est un clerc, et ce clerc, dans un monastère, ne peut être sans doute qu'un moine. Mais il ne nous a pas laissé son nom, et nulle part nous ne trouvons la moindre allusion qui nous permette de l'identifier avec quelqu'un des moi- nes de Rocamadour.

Il a écrit sur les notes prises au fur et à mesure par un notaire spécialement chargé (préface du IP livre) de recevoir les dépositions des fidèles qui avaient été les sujets ou les témoins de quelque miracle. Par- fois il semble, tant il est bref, qu'il a reproduit purement et simplement ces notes. Le plus souvent il les amplifie dans le goût du temps : certains de ces développements laisseraient croire que les miracles ont été racontés à la foule des pèlerins, car la forme en est oratoire (1), et beaucoup se terminent par la clausule de presque tous les sermons et oraisons : « En (ou par) Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et l'Esprit, dans les siècles des siècles. Amen ». Ces développements dévots ne sont pas les parties les plus intéressantes des récits.

L'auteur est familier avec les saintes Ecritures ; il a lu quelques auteurs de l'antiquité ; il n'est pas fâché, on le voit, de faire montre de sa science. Il soigne son latin ; en général, sa langue est claire, assez cor- recte, n'offrant que très peu d'expressions de basse latinité ; mais il l'émaille d'allitérations qu'il est à peu près impossible de rendre en français (2), de

(1) Surtout les miracles I. 6 ; II, 10, 15, 18, 24, 34, 37, 42, 44; - III, 1, 4. 11, 22, 23, 24.

(2) Par exemple : supplicum supplici supplicatione {pro\. du liv. 2).

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tournures poétiques , réminiscences cherchées de Virgile et d'autres auteurs (1); il l'enrichit de nom- breuses citations de la Bible pas toujours heureuse- ment amenées. Au point de vue géographique, si parfois il vent faire parade de science, comme lors- qu'il parle de Gallia comata, Galiia bracata, pour exprimer différentes parties de la Gaule, en général il emploie les termes usités de son temps et même le plus souvent il a la bonne idée de ne pas traduire les noms de lieux, ce qui serait les défor- mer (2). Il ne fait guère d'exception que pour les noms de diocèses ou de pagi, faciles à retrouver ; mais lorsqu'il met en latin le nom vulgaire, ce qui est rare, presque toujours l'identification devient très difficile sinon impossible (3).

Notre auteur est consciencieux et de bonne foi. Il veut sans doute la gloire du pèlerinage et il a choisi, suivant son expression, dans le champ de la Vierge^ les fleurs qui lui ont paru les plus éclatantes (4), mais il n'aime pas les exagérations (5) ; il ne dira que ce qu'il a vu lui-même ou entendu de personnes sûres; il demandera même au lecteur de ne pas lui faire des reproches méchants et inutiles, mais des critiques dont iljpuisse profiter (6), et si le procès-verbal offî-

(1) Notamment dans les récits de naufrage : « Commisit carbasa venlis sulcabant sequora intentabant omnia mortera »,

(2) Il écrit : Maillé, Slolberg, Glève, Largentière, Hesdin, Beaurain, Montbéliard, Romans, Ahun, comme on écrirait aujourd'hui.

(3) Par exemple le lieu de Veleri castro en Allemagne.

(4) « Licet enim flosculos omnes salutiferos campi discerpere nequeamus ».

(5) Voir par exemple le récit III, 3.

(6) Fin du prologue premier. « Deprecor lectorem ut non sentiam invectorem set operis nostri correctorem ».

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ciel du notaire vient à lui manquer, il ne rapportera pas le récit des miracles dont il sait pourtant par ail- leurs la réalité, mais sur lesquels il n'a que des don- nées un peu vagues (1). Il a été souvent témoin de ce qu'il raconte : vingt-cinq environ des histoires qu'il mentionne se sont passées à Rocamadour même (2). Quant aux témoins, il y en a de deux sortes, ceux qui viennent pour remercier des grâces reçues (3) et ceux qui racontent des miracles dont d'autres ont été les sujets (4).

Les constatations de miracles se font de façon plus que simple. Ceux qui étaient blessés montrent leurs cicatrices (5) ; ceux qui ont été attaqués par des ban- dits font voir quelquefois les cicatrices de leurs mon- tures, le couteau dont ils ont été frappés (6) ; ainsi de suite. Le plus souvent on n'a d'autres preuves que leurs paroles ou les ex-voto qu'ils apportent en re- connaissance. Ces ex-voto seront suspendus dans la chapelle, du moins jusqu'à ce que la trop grande quantité en fasse mettre de côté quelques-uns, qui finiront par disparaître (7). C'est une nef de cire ou

(1) Prologue II.

(2) Pour quelques miracles, la personne n'a pas été guérie à Roca- madour où elle semble avoir prié en vain, mais chez elle, et elle revient pour remercier (IL 39V

(3) Près de la moitié des récits se terminent par les mêmes mots : « Il vint à l'église, raconta le miracle et rendit grâces ». Quelquefois la formule manque, mais on voit que la personne avait fait vœu de venir et plusieurs miracles montrent qu'il ne faisait pas bon manquer à sa promesse.

(4) I, 1 ; II, 9, 31, 32, 33. Il y a les compagnons des miraculés, I, 2, prol. II.

(5) I, 43, 48 ; II, 29, 35, 45 ; III, 23.

(6) I, 4, 47.

(7) Voir dans Titres et Documents intéressant le Limousin et le Quercy (Bulletin de Brive, 1905-6), l'article concernant le compte du collecteur Jean de Gavagnac pour les spoliae de l'évêque de Tulle

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une ancre d'argent en souvenir du naufrage évité ; un lit funéraire sur lequel on avait couché un mort que la Vierge a ressuscité ; un calice d'argent pour rappeler la conservation d'une cargaison de vin ; un nez d'argent ou des dents du même métal représen- tant ces organes guéris ou recouvrés (1) ; quelques-uns ont suspendu à la porte du sanctuaire les fers dont ils été délivrés et que l'on montre aux pèlerins avec les mille autres ex-voto qui tapissent les murs (2).

En général, les moines n'émettent aucun doute sur la véracité des narrateurs : on ne vient pas de très loin, quelquefois du fond de l'Allemagne ou même de la Palestine, par des routes peu sûres, pour le plaisir d'inventer un prétendu miracle dont on au- rait été Tobjet. Les moines de Rocamadour croient donc les pèlerins sur parole. Et nous les croyons aussi ; tous ces récits ont un air de vérité, sauf les réserves nécessaires. Certains détails ont être invo- lontairement exagérés par le témoin ou par le narra- teur ; mais encore une fois, la simplicité du récit prévient favorablement en faveur de la bonne foi des

comme abbé de Rocamadour (tirage à part, pp. 134-5). Des ex-voto, mis de côté, sont vendus par le collecteur comme faisant partie de la mense ; le ministre des finances du pape oblige l'offlcier du fisc pon- tifical à racheter des objets analogues pour remplacer ceux-là.

(1) I, 3, 17, 25, 27; II, 1, 37.

(2) Parmi ces images il y a, suivant le cas, des tours, des moulins, des villes, des châteaux, des pigeons, des statuettes, le tout en cire ordinairement, quelquefois en argent. Un ex-voto précieux entre tous était la tapisserie brodée par l'infante Sancie. Dans la liste des ex voto vendus par le collecteur, comme n'étant plus dans la chapelle, figu- rent deux statuettes, une tête, un petit bateau, une petite maison- nette, une tablette en forme de langue, un sein, le tout d'argent (loc. cit.). On n'aurait aucune peine à reconnaître divers ex-voto indi- qués dans notre recueil.

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pèlerins et de leur historien (1). Quant à la question de miracle, à proprement parler, il est évidemment impossible de juger d'une manière absolue les faits racontés : quelques-uns se peuvent très bien expli- quer, de la façon la plus naturelle du monde, et n'offrent guère à nos yeux que l'aspect d'un fait divers intéressant ; pour les autres, nous manquons trop des éléments essentiels.

* *

Aussi bien, ce recueil, écrit sans doute pour édi- fier, garde encore un véritable intérêt par les innom- brables détails qu'il renferme sur la vie du moyen âge. M. Servois l'a très bien fait ressortir.

C'est d'abord le pèlerinage : « On peut se repré- « senter, en lisant les miracles, le singulier spectacle « que devait offrir le village à certains jours (2)

(1) 11 est certain qu'il y a une différence énorme entre les miracles de notre recueil et la plupart des récits analogues, surtout les contes dévots, qu'on retrouve dans les mêmes manuscrits. Ils sont en géné- ral très simples, sans autre merveilleux que l'intervention souvent très peu directe de la Vierge, et sans aucun de ces détails ridicules et parfois assez indécents qu'on trouve dans les récits à la mode. C'est peutêire pour cela qu'ils n'eurent qu'une vogue restreinte : ils étaient trop vrais et le merveilleux pas assez recherché. Aussi Gau- thier de Coincy, malgré le cas qu'il semble faire du recueil, n'a trouvé qu'un seul récit qui saiisfîl son goût et le goût de son temps pour les choses au-dessus du commun (le jongleur sur la viole duquel la Vierge fait descendre un des cierges de la chapelle, I, 34). Robert de Torigny ne cite qu'un seul miracle de Roc Amadour, plusieurs fois reproduit ; mais je trouve pour ma part cette histoire si étrange bien qu'elle ait eu l'honneur d'être insérée dans les Annales de Baronius que je me sens porté à féliciter notre auteur de n'en avoir aucune de sem- blable sur les 127 de son recueil. (Je donne, comme terme de compa- raison, ce miracle extraordinaire en appendice dans la traduction naïve mais exacte d'Odo de Gissey.)

(2) C'était surtout, comme aujourd'hui, l'octave de la Nativité de la Sainte- Vierge, et, semble-t-il, le mois de mai, du moins vers la fête de Pentecôte, qui tombe aussi souvent en mai qu'en juin.

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« chaque maison était sans doute une hôtellerie, « comme l'était celle de Gerbert le gardien de l'église « (i, 33). Aux portes de l'oratoire des mendiants « estropiés demandent l'aumône et prient pour leur « guérison (I, 38, 39); à l'intérieur, entre des murs « tapissés d'images de cire^ d'armes, de chaînes de « prison, au milieu des clartés que répandent d'in- « nombrables cierges de toutes grandeurs, une foule « sans cesse renouvelée; les uns déposent sur l'autel « les offrandes qu'ils apportent, les autres prient à « haute voix, et parfois le gardien, armé d'une verge « I, 26), vient réprimer leurs éclats ou les éloigner « de l'autel. Quelquefois un ménestrel chante, en (f s'accompagnant sur la viole, les louanges de la « Vierge (I, 34); souvent encore les prières sont « troublées par les cris de pauvres fous qu'on mène « enchaînés (I, 41, II, 10, 16, 40), ou bien c'est un « excommunié qui a osé franchir le seuil de l'église « et dont le corps est livré à Satan (I, 5).

« Souvent l'assistance s'émeut à la vue d'un ma- « lade et l'on prie en commun (I, 22) », quelque- fois par sentiment humain plus que par dévotion proprement dite (I, 26). Il arrive que des pèlerins font vœu de ne pas quitter le sanctuaire que leur compagnon ne soit guéri (I, 6, 22, 26, 35). Quand le miracle se fait dans la chapelle, tous les assistants, les chevaliers aussi bien que les gens du peuple et les moines, chantent à l'envi le Te Deum et le Magnificat. « Aux grandes fêtes, des villages entiers « du voisinage viennent, sous la conduite de leur « curé, entendre l'office divin et recevoir solennelle- ce ment la communion (I, 2). »

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Rocamadour n'offrait sans doute pas encore Ten- semble complet de ses constructions groupées autour de la petite chapelle. Mais sur l'esplanade elle était construite il y avait au moins, à côté du sanc- tuaire dédié à Marie, et que l'auteur appelle souvent le propitiatoire {{), l'église du monastère, peut-être aussi la chapelle Saint-Michel qui paraît plus an- cienne que la basilique. 11 y avait également une chapelle (2) sur le point le plus élevé de la ville (11, 10). Etait-ce la chapelle de l'Hôpital Saint-Jean ou Hospitalet? Etait-ce une chapelle sur l'emplace- ment du fort, aujourd'hui maison des missionnaires? C'est moins probable. 11 n'est question nulle part de ce fort dans notre recueil. 11 fut sans doute construit après l'expédition d'Henri le Jeune.

(( Ce ne sont pas seulement les gens de la Gaule ce méridionale qu'on voit accourir; les récits des mi- « racles propagent au loin le nom de Rocamadour et « l'aspect sauvage et pittoresque du site ajoute encore « à sa renommée (Prol. IJ. On vient des provinces « du Nord, de l'Est, du Centre, de la Belgique^ de « TAngleterre ou de l'Allemagne, comme de l'Italie ; » même à Saint-Jean-d'Acre on invoque Notre-Dame « de Rocamadour; et, chose digne de remarque, « lorsqu'à Jérusalem un malade a vainement prié « pour sa guérison auprès du Saint-Sépulcre (1, 4), « c'est vers Rocamadour que se tendent ses dernières « espérances... (11, 19). Lorsque le malade ne peut

(1) I, 52,-11, 10, 15, 25, 26. 11 semble bien que l'on distingue quelquefois entre la chapelle de la Vierge et la basilique.

(2) « Oratorium in eminentiori loco ville de Rocamador » ; il n'est pas question de l'hôpital; de on s'en va vers Gramat (II, 10).

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« entreprendre le voyage, il sort de sa maison et prie « en se prosternant du côté de Rocamadour... » « (Servois.)

Nombreux et divers sont les pèlerins : ce sont des abbés accompagnés de plusieurs de leurs frères (11^ 38); des évoques suivis d'un nombreux clergé (II, 13); des prêtres à la tête de leurs paroisses (I, 2) ; des repré- sentants d'une ville (111, 4); de nobles dames et de pauvres femmes qui affrontent ces longs voyages (1, 26, 11, 11); des chevaliers auxquels se joignent les pèlerins isolés (1^ 22). En général l'on ne se met guère seul en route (1)^ et c'est par groupes que vont les pèlerins. « L'un vient en aide à l'autre, dit M. Ser- « vois, le fort soutient le faible, le riche nourrit le « pauvre : charitables dispositions que les fripons de « bonne mine savent mettre à profit. » (II, 11).

Les voyages ne sont pas sans dangers, surtout par ces temps de guerres privées continuelles. Les routes sont mauvaises, la traversée des rivières périlleuse^ les larrons de grand chemin très hardis. Il ne fait pas bon s'écarter du gros de la caravane (I, 4); même des pèlerins qui s'en vont par groupes de trois sont arrêtés par les voleurs à main armée (I, 47, II, 9, 111, 7). Il est vrai que « les pèlei'ins pouvaient c( parfois compter sur l'active protection des sei- « gneurs dont ils traversaient les terres, et l'on voit « en certains cas la police et la justice se faire à « merveille (2). » C'est à un insigne spécial que l'on

(1) 11, 24 : « Proposuil veniendum ; adscitis igilur ilineris comi' tibus. »

(2) 1, 47, un hobereau, voleur de grand chemin, est poursuivi dans la marche lim .usine par les sergents de deux seigneurs et d'une vico ntesse p .ur faire rendre justice à une pèlerine qu'il a volé. Convaincu, il est pendu au gibet.

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reconnaît les pèlerins, une médaille de plomb, appe- lée sportelle ou spo7'tule, que l'on pouvait coudre au vêtement. Une mère place cet insigne, comme un vœu de pèlerinage, sur son fils qui va mourir et que la Vierge rappelle à la vie (I, 37). « Pour plus de « mortification^ les pèlerins viennent en habits de « laine et pieds nus (TI, 14); un chevalier... se passe « une corde au cou et se fait traîner par deux de ses « hommes, comme un larron, tandis que deux autres « munis de verges le frappent avec violence... » (II, 24.)

Nommons quelques-uns de ces pèlerins ; c'est Ma- nassés (1), archevêque d'Arles (II, 13); Alexandre, abbé de Cîteaux (1166-1175) II, I; Etienne, abbé de Gluny (1161-1173) II, 38; Jean de Brienne, abbé de Beaulieu en Champagne (1157-1189 II, 1 ; Ithier^ abbé de Toussaint de Ghalons^ vers 1164 [ib.]; Mainfroi de Scorailles, doyen de Mauriac, qui finira ses jours près du sanctuaire bien-aimé, en 1185 (IIj 23, 24); c'est Robert, comte de Meulan (1166- 1204) I, 15; son cousin Robert de Leicester et Hugues de Gondeville (1172) I, 45 ; le comte et la comtesse de Montbéliard (avant 1162) 11^ 4; le prince de Lorraine (vers 1170) I, 22, etc., pour ne citer que les principaux.

Le dernier n'est nommé que par occasion, car, d'une manière générale^ l'auteur, fidèle à son plan de ne parler que des miracles de Notre-Dame, ne nomme que les personnes qui ont été l'objet de ces miracles. Il ne fait pas une histoire du pèlerinage.

(1) On verra plus loin (2' p., n* 13) la discussion sur la date de son épiscopat.

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Aussi ne devons-nous pas chercher chez kii la liste de tous les pèlerins importants qui ont passé par Rocamadour et dont nous connaissons le voyage par d'autres chroniqueurs. C'est ainsi que nous n'y trou- verons pas l'évêque de Londres, Gilbert, qui se rendit à Rome en 1169 pour faire appel contre une excom- munication lancée par l'archevêque de Cantorbéry et qui passa, nous dit un historien anglais, par Roca- madour, Saint-Guillem, Montpellier, Saint-Gilles, les Alpes, Milan (1). Nous n'y trouverons pas davantage le comte de Flandres, Philippe d'Alsace^ qu'une chro- nique flamande nous montre en 1170 visitant Roca- madour en compagnie de nombreux chevaliers (2). Enfin nous n'y trouverons pas le roi d'Angleterre Henri II. Gomme on l'a vu^ c'est à l'occasion de son pèlerinage que Robert de Torigny raconte la décou- verte du corps d'Amadour. Un autre auteur, Benoit de Péterberough, parle du même pèlerinage, et, sans doute pour faire sa cour au roi, qui l'année même devait faire périr saint Thomas Becket^ il nous dit que le roi étant tombé malade à la Mothe-Gerni, près de Mortain, en Normandie, fit vœu d'aller visiter le sanctuaire de Rocamadour, s'il était guéri ; et de fait, Henri II accomplit son pèlerinage vers la fin de septembre 1170 et retourna ensuite à Angers (3). Si vraiment il y avait eu, je ne dis pas miracle, car

(1) Raoul de Diceto, Imagines Histor., édit. Stubbs, 1876, T. I, p. 337.

(2) Recueil des Hist. de la France, XIII, p. 407, dans Rupin, op. cit., p. 195 et note 2.

(3) Hist. Fr,, XIII, p. 143. ...Il a été copié par Roger de Hosveden {ib., p. 205), et beaucoup plus tard par Jean de Brompton, qu'une erreur de Baluze fait vivre à la fin du xii" siècle et qui est du xV. Leur témoignage a tout juste la valeur de celui de Benoît.

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pour juger le fait il en faudrait mieux connaître les détails, mais seulement bruit de miracle, et que ce fût vraiment par reconnaissance que le roi d'Angle- terre fût venu à Rocamadour, on ne voit pas pour- quoi notre auteur aurait passé ce fait extraordinaire sous silence. Or, il a occasion de parler du roi Henri à propos de deux de ses chevaliers qui, moins de deux ans après^ vinrent en pèlerinage de reconnaissance, et il ne fait aucune allusion à la visite du royal pèle- rin. Je crois donc qu'il faut s'en tenir au récit de Robert de Torigny qui ne parle pas de miracle, et croire que ce fut seulement pour prier que le roi d'Angleterre vint à Rocamadour, orationis causa.

Indépendamment des détails concernant le pèleri- nage et les pèlerins^ notre recueil renferme beaucoup de renseignements curieux. « C'est, dit M. Servois, « la relation des incidents et des habitudes de tous « les jours ; ce sont les petites nouvelles qui circu- « lent au xii* siècle, et cette lecture qui nous reporte « au milieu de ces temps éloignés^ présente un véri- « table attrait. On croirait lire cette partie de nos « journaux qu'on place sous la rubrique Faits di- « vers; mêmes histoires, mêmes aventures, au dé- « nouement près : oiseaux envolés au grand désespoir « de leur maîtresse (II, 14) (1); duels (I, 46); incen- « dies (I, 9, II, 8, 43^ III^ 15-16); maladies ou « accidents de toutes sortes (2) ; gens qui se noient (3),

(1) Voir aussi III, X, le faucon guéri, III, 6 et 8, les bœufs volés et retrouvés, etc.

(2) Série très nombreuse et des plus variéos.

(3) I, 1, 13, - III, 17, - naufrages : I, 27, 31, II, 1, 28, 37, III, 1.

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« se blessent ou sont blessés (1), attaque de voleurs, « ruses de fripons (2), etc. Ici les oiseaux rentrent au « logis, les malades se guérissent, les noyés revien- « nent à la santé, et les morts ressuscitent; quant « aux voleurs, ils sont toujours pris et souvent « pendus.

« Ce sont encore des histoires d'évasion et le lec- « teur suit le prisonnier à travers le château et « compte les portes qui le séparent de la liberté. « Echapper à la captivité, c'était non -seulement « échapper aux fers, mais encore aux travaux pénibles « et souvent à la mort... On rencontre parfois des « scènes de froide et odieuse cruauté... un tyran fait « creuser un tombeau dans la prison^ le fait entou- « rer d'un mur épais, et le patient^ pieds et poings « liés, une chaîne au cou, est enfermé dans ce sé- « pulcre... (3).

« Il y a dans une grande partie de ces narrations « un retentissement des malheurs de cette époque de « guerres et de dévastations. » Les guerres privées furent très fréquentes pendant tout le moyen âge, sur- tout, semble-t-il, dans le Midi et dans l'Est (4). Pour l'époque qui nous occupe, il y eut de plus des guerres politiques, guerre entre le comte de Toulouse et le roi d'Angleterre, entre le comte de Toulouse et le roi d'Aragon (5), expédition du roi de France dans le Forez; en dehors de la France, Texpédition d'Henri II

(1) I, 14, 15, 28, 30, 49, 51, II, 39. 43. 45, III, 2, 10, 17.

(2) I, 4, 6, 42, 47, II, 9. 11, III, 6, 7, 8.

(3) I, 10, 11, 18, 50, 53, II, 2 17, - III, 18, 22 et 20.

(4) Expédition du prince ? de Mauzac en Auvergne (III, 18); de Gérard, comte de Mâcon et de Vienne (111, 22, 23).

(5) Il en est question plusieurs fois expressément (III, 1, 4.

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en Irlande, du marquis de Montferrat contre les Milanais (1). Les grands seigneurs prenaient à leur solde des aventuriers prêts à se battre pour toutes les causes, très habiles dans le métier des armes, mais d'une férocité sans égale, et ne vivant que de rapines. La campagne officielle finie, ces bandits la conti- nuaient souvent pour leur propre compte, comme feront deux siècles plus tard les grandes compagnies. L'auteur les appelle Brabançons et Basculons (voir I, 51, II, 8, III> 4, 15). Pour atténuer les effets déplorables de ces guerres continuelles, l'Eglise avait bien organisé la paix et la trêve de Dieu ; mais ces routiers ne respectaient guère de telles lois.

D'ailleurs il y avait outre ces guerres les razzias faites par certains seigneurs, également peu respec- tueux de la trêve de Dieu (I, 42). En Forez le roi de France, en Belgique le duc de Brabant, durent inter- venir pour punir ces bandits. Quelquefois la justice était expéditive (III, 7), mais à une telle époque pouvait-on être bien sévère sur les formes du droit, quand si facilement certaines gens, à tous les degrés de l'échelle sociale, commettaient les injustices les plus criantes (2). Il était bon aussi qu'on eût à crain- dre les châtiments du ciel, et plusieurs fois nous voyons dans notre recueil que ceux qui font du tort aux pèlerins de Notre-Dame, quand ils ne sont pas atteints par la justice des hommes, sont frappés par la vengeance de Dieu.

(1) I, 45, II, 2.

(2) Ainsi un chevalier maltraite un pèlerin qui ne veut pas lui vendre son chapeau. Il est puni du mal des ardents; au moment écrit l'auteur, ce chevalier est encore vivant et malade (1, 24).

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A côté du mal le recueil nous montre également le bien. C'est d'abord la foi ardente des gens dans la puissance de Marie : on sent une vraie piété dans la plupart de ces récits sans doute notre critique actuelle trouve beaucoup à redire, mais qui faisaient du bien. Dans la petite chapelle de Rocamadour beau- coup oubliaient leurs peines^ et les plus malheureux bénissaient Dieu. Ceux qui n'étaient pas exaucés s'en retournaient dans leur pays^ quelquefois plus ma- lades qu'ils n'étaient venus^ mais l'âme remplie de consolations, et mieux préparés à continuer encore, s'il plaisait à Dieu, leur vie de souffrance. C'est éga- lement la charité de ces pèlerins les uns pour les autres ; ils prient de tout leur cœur non-seulement pour leurs compatriotes et amis, mais pour des étran- gers que hier ils ne connaissaient pas, que demain ils ne reverront pas, mais qui sont leurs frères en Jésus-Christ.

S'il y a des seigneurs bandits, il y a des seigneurs charitables; le prince de Lorraine (I, 22) descend de cheval en voyant une pauvre pèlerine malade, il sou- tient son bras blessé, il la conduit lui-même à la sainte chapelle, prie et fait prier, toujours infatigable, jusqu'à ce que la malheureuse soit guérie; un che- valier du diocèse de Rodez recueille chez lui et soigne avec compassion une pauvre femme à demi dévorée par les loups et que l'on a lâchement abandonnée (II, 15); le vicomte de Favresse se fait en quelque sorte médecin des pauvres, également attentif d'ail- leurs au soin des âmes et des corps (II, 3).

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J'ajoute, pour finir, qu'il y a encore des détails d'un autre ordre ; les uns concernant le négoce (1), les foires de Champagne ou de Brabant, les excursions des gens de Tortose ou de Tarragone qui affrontent les terribles pirates sarrazins; les autres la médecine et la chirurgie de l'époque. Il est assez naturel, dans un recueil de miracles, de montrer l'impuissance de la niédecine, les malades ne recourant d'ordinaire à la Sainte-Vierge que lorsque les médecins se sont dits ou montrés incompétents; mais ces médecins du xii" siècle l'étaient quelquefois beaucoup (2).

Notre recueil ne fournira pas à l'histoire tout ce qu'on pourrait croire. En général, les renseignements historiques ou géographiques ne sont que des indica- tions rapides (3), de simples allusions, qui servent à « dater un miracle, à préciser le lieu il s'est accompli ». Une seule exception : l'histoire de l'in- fante Sancie, femme de Gaston de Béarn, qui a eu la bonne fortune d'être très souvent imprimée, surtout depuis que Baluze l'a insérée dans une des notes de son édition des œuvres de saint Agobard (voir I. 36). Ici tout le récit est historique. Dans un genre tout opposé une seule exception également : c'est le sep- tième récit, que M. Servois a publié et qui confine au roman ; l'histoire de cette jeune femme qui se tue

(1) Voir I, 27, 42, 53, - II, 34, 37, - III, 10.

(2) Une fois ils s'enfuient pour éviter la colère des amis d'un blessé qu'ils n'ont pu soulager (I, 14); une autre fuis ils coupent une artère en incisant une tumeur (II, 17); ils ne savent pas retrouver dans une plaie un fer de lance, nnême en taillant énergiquement tout autour (1, 29). etc. Cf. 1. 15, 28, 35. 43, 51.

(3) Nous avons essayé de notre mieux, par des notes tirées des meilleures sources, d'éclaircir et de compléter ces indications. Nous n'avons pas pu identifier tous les lieux ni tous les personnages, mais nous pensons avoir réussi pour le plus grand nombre.

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devant son mari par sentiment de jalousie est des plus intéressantes ; la prière du mari est touchante avec un peu de préciosité. M. Servois a fait suivre le texte latin d'une imitation en français du xiv® siècle, trouvée dans un manuscrit de la Bibliothèque natio- nale, qui a changé quelque peu, mais non perfec- tionné, le fonds primitif de la légende. On remar- quera que le nom de Rocamadour n'est pas prononcé dans ce récit, ni d'ailleurs aucun nom de lieu ; s'agit-il bien réellement d'un fait relatif à notre pèlerinage? En tout cas, notre auteur l'a inséré de bonne foi dans son recueil, peut-être parce que ce miracle était très populaire et que autour de lui on Tattribuait à la Vierge de Rocamadour.

Nous sommes convaincu qu'on trouvera intéres- santj aux divers points de vue que nous avons signa- lés^ ce recueil de miracles, et il ne paraîtra pas monotone, bien qu'il s'agisse toujours à peu près de la même chose. Mais les récits sont variés et l'on y retrouve une partie du moyen âge dans sa vie intime et familière. « Cette lecture, dit M. Servois, qui nous « reporte au milieu de ces temps éloignés, présente (( un véritable attrait. » Je désire que ce soit désor- mais l'opinion de ceux qui parcourront ce recueil. Puissent-ils ne pas trouver étrange qu'on ait songé à le faire connaître de tous ceux qui aiment Roc- Amadour !

LE LIVRE DES MIRACLES

DE

Notre-Dame de Rocamadour

PROLOGUK

Ci commence le prologue des miracles de sainte Marie A Rocamadour.

Au moment d'écrire la. narration des miracles de la glo- rieuse Mère de Dieu, toujours vierge, Marie de Rocamadour, f implore de toute mon âme Vassistance du Paraclet, de VEsprit-Saint, surtout en songeant que dans les temps qui ont précédé le nôtre, il y a une telle quantité de faits miraculeux qu'il serait également impossible à la mémoire d'en conserver le souvenir, à la plume de les écrire, à la bouche la plus éloquente d'en faire le récit (3). Aussi bienne me suis-je proposé qu'une chose : raconter soit les prodiges que j'ai vus de mes propres yeux, soit les faits que j'ai appris par les rapports authentiques de personnes sûres.

PROLOGUS

InCIPIT PROLOGUS IN MIRACULIS SANCTE MaRIE DE RuPE

Amatoris (1).

Scripturus miracula Béate Dei Genitricis et perpétue Virginis Marie Ruppis Amatoris, Paraclyti Spiritus Sancti deploro (2) auxi- lium, presertim cum nostra tempora tanta eonim in/înitas preces- serit(3) que nec memoria detineri, nec calamo scribi, nec etiam qualibet facundia possit recitari. Unum duntaxat enarrare propo- nimus vel quod oculis nostris viderimus (4) vel quod a certis pér- il) En marge : Rochemadour, écrit au crayon rouge, dans le ms. A.

(2) Ms. G : imploro. La leçon A et B : deploro, paraît bizarre au premier abord. Peut-être faut-il traduire : « Je déplore de n'avoir pas. »

(3) J'ai fait remarquer dans l'introduction cette phrase qui montre l'antiquité du pèlerinage, et l'existence des miracles avant la décou- verte de 1166.

(4) A : videmus; plus bas : quod gladii pour quos gladii.

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Qui d'ailleurs pourrait jamais faire connaître tous les miracles que rappellent les tableaux et les images de cire exposés dans une seule église aux yeux des pèlerins ? Ceux qui verront ces ex-voto seront surpris (1), mais en les voyant, ils devront croire que beaucoup de morts ont été ressuscites par les mérites de la Bienheureuse Vierge Marie; ils ne pourront pas douter davantage que nombre d'aveugles ont recouvré la vue ; qu'ils croient de même que la santé a été pleinement rendue à des malheureux qui avaient été grièvement blessés par une lance, un couteau ou une flèche ; les uns pouvant respirer après avoir eu la gorge percée de part en part ; les autres dont la poitrine avait été traversée et les poumons déchirés pouvant remer- cier la Bienheureuse Vierge de leur santé recouvrée. Quelle merveille de voir ceux-ci vivre encore après avoir eu les entrailles mises à nu, ceux-là qui avaient eu le ventre ou les aines troués venir témoigner de leur guérison ! Que dire encore des prisonniers apportant, quelquefois de fort loin plus souvent que de près d'ailleurs, les fers énormes dont on les avait chargés ? Comment trouver pour dire ces choses des expressions assez admiratives, assez laudatives ?

Tous ceux qui, d'un cœur plein de foi, sans aucune

sonis certa(2) relatione [certa, sic], cognoverimus. Attamen qiiis in lucem adducere conabitur en que effigies et cera depresse ima- gines, in eadem ecclesia posite, oculis représentant intuenlium. Mirari quivis potest : credat multos resuscitatos per Béate Virgi- nis Marie mérita, nec ambigat liimina inniimeris restituta ; credat etiam qiios gladii letaliter transverber avérant, lancée, cultri et sagilte perfoderant (3) ad plénum sanitati redditos : illos videres transfixo gutture respirare, alios transfosso pectore, dirupto pul- mone, gracias de sainte Béate Virgini reddere ; illos mirareris effusis visceribus vivere, alios transfixis inlestinis seu inguine sue salutis testes existere ; et de incarceralis ponderosa ferri vincula, plus de longinquis quam de propinquis, ferentibus, quid admira- tione vel dignum laude dici poterit ? Omnes salvantur tam terre

(1) C'est plutôt le sens que la lettre du texte que je traduis ici.

(2) B : a deux fois certa. A : certa v. etiam. C : certa relatione.

(3) C : prefocaverant.

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ombre de doute, ont frappé avec instance à la porte de la Mère de miséricorde et de pitié, tous, dis-je, ont été sauvés, échappant aux dangers de la mer et de la terre- s'évadant des cachots, recouvrant la santé. Tous, elle les écoute et les exauce; tous, elle les guérit; tous, elle les secourt. Le Fils divin ne refuse rien de ce que sa Mère désire obtenir.

Or, elle a choisi, elle a préféré entre tant d'autres iéglise de Rocamadour, en plein pays de Quercy ; cette église, elle Vembellit de ses prodiges, elle l'illumine de ses miracles ; elle Vélève jusqu'au ciel par les éloges qu'on en fait par- tout; elle la rend illustre parmi les églises du monde pres- que tout entier. 0 merveille extraordinaire et qu'on lie saurait trop admirer ! Lorsqu'on considère Vaspect sau- vage du lieu et Vétrangeté de son site, comment ne pas s'étonner en constatant qu'une telle puissance l'a irradié d'une si grande lumière? La Vierge compatissante, l'étoile de la yner, opère selon sa volonté et selon les prières des suppliants. Elle guérit ceux qu'elle veut, elle les remplit de tout bien et les enrichit de science. Mais que dis-je ? Ceux qu'elle veut! Est-ce qu'elle ne veut pas les sauver tous? Est-ce qu'elle choisit l'un et préfère l'autre? Pourquoi paraît-elle dure pour celui-ci, douce pour celui-là?

Dure, dis-je, elle ne l'est que pour les orgueilleux, la

qiiam maris periculis, a carceribiis educuntuv, sospitati resti- tiumtiir, qui ad janiiam Matris pietatis et misericordie, credenti corde nec hesitanti, instanter pulsaverint. Omnes audit et exaudit, omnibus medetur, omnibus subvenit. Nihil enim negabit. Filius quod Mater impetrare voluerit. Elegit, immo preelegit ecclesiam Rupis Amatoris, in pago sitam Caturcensi, quam fréquent ibus venustat signis, choruscat miraculis. Hanc effert preconiis, illus- trem pre céleris fere tolius orbis reddidit ecclesiis. 0 res miranda, salis salisque slupenda ! Quis non mirelur, asperitalem loci si- tumque considérons, lanto numine lantoque lumine venuslalum ! Operalur Virgo pia, maris Stella, pro velle et supplicum supplici supplie alloue. Quos vull sanat ; quos vull eripit et libéral; quos vull omni bono replet et ditat scientia. Set quid dico ? quos vull ! Numquid non omnes salvos vull fieri ? Numquid unum elegit, alle- rum negligil ? Sel quidem car dura uni, milis alleri -? Dura, dico.

6't

douce Vierge, qui tourne sans cesse ses yeux si doux vers les pécheurs non encore convertis. Elle regarde avec amour ceux qui lui sont dévots, elle accueille ceux qui sliumi- lient, parce que son fils donne la grâce aux huynbles. Quils accourent donc à la source de miséricorde ceux qui portent des âmes blessées, qu'ils accourent pour obtenir le pardon de leurs fautes. Qu'ils viennent aussi ceux qui ont le corps malade. La Vierge guérit les cœurs brisés et les corps souffrants. Qu'ils viennent tous pour voir des pro- diges, pour ajouter foi à des faits incroyables l Je ne pense pas qu'il puisse y avoir personne au cœur asse^ dur pour ne pas verser des larmes, pour ne pas se laisser toucher par la religion, s'il vient dévotement à l'oratoire de la Bienheureuse Vierge !

Quant à rrioi qui cherche à faire comme un bouquet des miracles de la Vierge Marie, je supplie le lecteur de ne pas se montrer critique acerbe de mon livre, mais de m'aider plutôt à le corriger, pour l'amour et pour la gloire de Celle dont je célèbre les innombrables merveilles.

(Ci finit le prologue.)

quantum ad desidiosos, que semper mitis mites convertit ad ocu- los inconversos peccatores (1). Devotos aspicit, humites recipit, quia Filii sui gracia huniilibus dat graciam. Accurrant igitur ad fontem misericordie qui mentes gerunt soucias, accurrant ut pro delictis veniam oblineant . Adveniant qui corpora maie sana gerunt, quia ipsa medetur et contritis corde et patienlihus cor- pore. Adveniant ac stupenda videant, incredibilibus fidem adhi- beant. Nec aliquem tam saxei pectoris estimo qui non lacrimis irrigetur, devotione perfundatur, si Béate Virginis oratorium dévote adierit. Ego cnitem, qui in unum compilare conor mira- culorum Virginis florem, deprecor lectorem ut non sentiam invec- torem set operis nostri correctorem, propter Ejus amorem et honorent cujus magnalium predico mullitudinem.

(Explicit prologus.)

(1) Ms. A. Miles convertit ad inconeersos oculos peccatores. C. Inconversos peccatores ad oculos. Évidemment les trois leçons sont fausses. L'original avait probablement « convertit ad inconversos peccatores oculos ou oculos ad inconversos peccatores ».

Chapitres de la première Partie

1 . De deux adolescents tombés dans l'eau sans subir aucun dommage.

2. Prêtre ressuscité par la vertu de Notre-Dame.

3. Femme punie de Dieu pour n'avoir pas accompli son vœu.

4. Voleurs qui ne peuvent nuire à un pèlerin.

5. De l'excommunié qui osa pénétrer dans l'église de la Vierge.

6. D'un pèlerin voleur qui fut privé de l'usage de la parole.

7. D'une femme blessée à mort qui fut guérie par la Bienheureuse Vierge.

8. La femme et la fille d'un chevalier rendues à la santé.

9. La maison d'un chevalier préservée de l'incendie.

10. Un Lombard sauvé du bûcher, puis délivré des fers.

11. Un autre prisonnier miraculeusement sauvé d'un supplice inouï.

12. D'un noble qui échappa au précipice.

13. Un jeune homme sauvé du naufrage, puis du gibet,

14. Un chevalier percé d'un coup de lance est guéri par la Vierge*

15. Bras déjà desséché guéri par Notre-Dame.

Capitula prime Partis (i)

I. De duobus adolescentibus inter aquas nil lesis. II. De presbitero per virtulem Domine nostre suscitato.

III. De femina voti rea divina ultione multata.

IV. De Latronibus peregrino nil nocere valentibus.

V. De excommunicatoqui Virginis ecclesiam intrare presumpsit. VI. De latrone peregrino officie lingue privato. VII. De muliere vulnerata ad mortem per Beatam Virginem eu- rata.

VIIL De cujusdam milltis uxore et filia sanitati restilutis. IX. De domo cujusdam militis ab igné salvata.

X. De quodam Longobardo ab incendie et postea a vinculis liberato. XI. De alio quodam ab inaudita pena miraculose erepto. XII. De quodam nobili qui precipitium evasit.

XIII. De adolescente a naufragio et suspendio salvato.

XIV. De milite lancea transfosso per Virginem curato.

XV. De brachio jam arido per Dominam nostram curato.

(1) Ms C. Incipiiint capitula.

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16. Petit aveugle guéri.

17. D'un homme à qui des dents perdues furent remises.

18. Un homme délivré de ses chaînes.

19. D'un taureau donné à Sainte-Marie et qui ramena le troupeau [volé].

20. Femme hydropique rendue à la santé.

21. Trois aveugles guéris.

22. Femme guérie d'une contracture de la main.

23. Petit aveugle-né guéri.

24. Un chevalier qui avait fait du tort à un pèlerin est saisi du mal des ardents.

35. Femme guérie d'un polype nasal.

26. Femme ranette qui recouvre l'usage de la parole.

27. Navire sauvé avec sa cargaison de vin.

28. D'une folle furieuse qui recouvra la raison.

29. De celui qui ne pouvait pas guérir d'un coup de flèche qu'il avait reçu.

30. D'un autre qui fut transpercé d'un coup de lance.

31 . Gens sur un navire en perdition sauvés par la Reine des Vierges.

32. D'un chevalier que son ennemi ne put blesser.

33. D'une jeune fille sourde et muette de naissance.

34. Du cierge qui descendit sur une viole.

35. Un possédé du démon délivré.

36. D'une femme qui ne put être noyée.

37. Prêtre guéri par l'insigne du pèlerinage.

38. Malade contracté guéri par une vision.

XVI. De ceco puero illuminato. XVir. De illo cui dentés perditi restituti sunt. XVIII. De homine soluto a vinculis.

XIX. De tauro Sancte Marie dato qui pecus reduxit. XX. De muliere ydropica sospitati restituta. XXI. De tribus cecis illuminatis. XXII. De muliere contracta sanata. XXIII. De parvo ceco a nativitate illuminato. XXIV. De milite qui peregrinum vexaverat igné infernali correpto. XXV. De quadam domina a polipo sanata.

XXVI. De muta muliere cui loquela reddita est.

XXVII. De navi salvata et vino non effuso. XXVIII. De furiosa que sensum recepit.

XXiX. De illo qui percussus sagitta curari non poterat. XXX. De altero qui lancea transfixus est. XXXI. De desperatis in navi per Reginam Virginem liberatis. XXXII. De milite quem hostis ledere non potuit.

XXXIII. De puellasurda et muta a nativitate.

XXXIV. De cereo modulo qui super vidulam descendit. XXXV. De demonioso liberato a demonio.

XXXVI. De muliere que mergi non potuit. XXXVII. De sacerdote per signum peregrinationis curato. XXXVIII. De contracte per visionem sanato.

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39. Sourde-muette guérie.

40. D'un homme qui fut guéri ainsi que ses chevaux.

41. Horrible maladie d'une femme.

42. Voleurs qui confient leur butin à la personne volée.

43. D'un messager de la Vierge qui guérit une femme d'une tumeur.

44. D'une fillette dont le corps éiait enflé et qui fut guérie elle aussi.

45. De chevaliers qui avaient perdu l'usage de la parole.

46. De ceux qui devaient lutter en combat singulier.

47. D'un larron qui vola une pèlerine de la Bienheureuse Marie.

48. Chevalier guéri d'une tumeur.

49. D'un autre chevalier blessé et regardé comme perdu.

50. D'un prisonnier qui vit ses fers brisés.

51. Jeune homme guéri de nombreuses blessures mortelles.

52. D'un état très grave de langueur.

53. D'un captif délivré par la foi de sa mère.

FIN DE LA TABLE DE LA PREMIERE PARTIE

XXXIX. De surda et muta sanata.

XL. De quodam cum equis suis sanitati restituto. XLI. De cujusdam mulieris horribili egritudine. XLII. De lalronibus qui furtum suum illi cujus erat commiserunt. XLIII. De Virginis nuntio qui strumosam sanavit. XLIV. De puella inflata que et ipsa sanata est.

XLV. De militibus locutionis officio privatis. XLVl. De his qui constituti erant singulari certamine. XLVII. De latrone qui Béate Marie peregrinam spoliavit. XLVIII. De milite gibboso sanato. XLIX. De alio vulnerato et jam desperato. L. De ruptis vinculis cujusdam incarcerati. LI. De quodam juvene multis et letalibus vulneribus sauciati. LU. De languore fortissimo. Lin. De captivo per fldem matris soluto.

EXPLICIUNT CAPITULA PRIME PARTIS

I

Ci commence la première partie des miracles de Sainte- Marie DE ROCAMADOUR

adolescents tombés dans l'eau aucun dommage (I).

De notre temps, beaucoup de Gascons vinrent pour prier à l'église de Notre- Dame de Rocamadour. Ayant fait leur devoir avec beau- coup de dévotion et de so- lennité, ils se mirent en route pour retourner dans leur patrie. En chemin ils arrivèrent aux bords du Tarn, Ils entrèrent dans le bac, à l'exception de deux d'entre eux qui n'eurent pas de place. C'étaient des jeunes gens, personnes peu patientes. Ils prirent mal leur retard, et comme ils étaient lestes et robustes, ils s'élan- cèrent sur la barque au milieu de leurs compagnons. Mais il est écrit : <■■ C'est précisément avant la ruine que le cœur est plein d'orgueil ». La Bénigne Vierge permit que par punition divine ils tombassent tous deux dans la rivière

Miniature du manuscrit C.

(1) Traduit aussi par M. Le Guennec, op. cit., p. 179.

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et disparussent sous les flots. Le courant était à cet endroit comme un torrent impétueux. Leurs compagnons, remplis de tristesse et d'effroi, invoquèrent ensemble le secours de la Bienheureuse Marie ; mais les pêcheurs, qui furent em- ployés à la recherche de ces infortunés, dépensèrent en pure perte leur adresse et leur peine ; longtemps, longtemps, on s'épuisa en efforts; mais ce fut vain. On ne pouvait plus

I

Inch^it pars prima miraculorum Sancte Marie Rupis Amatoris

1. De duobus adolescentibus (1) inter aquas nil lesis (I, i).

Temporibus nostris, multi Gas- conum Bcatam Mariam ecclesie Rupis Amatoris, orationis causa, adierunt Peractisque omnibus de- vote et sollempniter, cuni ad pro- pria repatrlarent, venerunt ad flu- vium Tarni(2). Quibus navem in- trantibus, duobus corum in ea, eo quod esset plena, locus non pa- Imt faj. At illi indignantes ut pote protervi et corpore validi insi- hierunt in navim super socios. Set cum scriptuni sit Anle niinam exaltatiir cor » (3), ultione divina, per" mittente Virgine benigna, ambo ceciderunt in aquam et ad profundum descenderunt. Aqua autem ut tor- rens veheniens erat. Conterritis igitur sociis et merentibus insuperque Béate Marie suffragia una inculcantibus, ars seu

(1) Les manuscrits A et G ont une miniature plus soignée et plus brillante de couleur dans A représentant les deux jeunes gens qui tombent du bateau. Dans A, la Vierge apparaît dans le ciel.

(2) Sans doute aux environs de Moissac, puisque c'est le chemin pour aller de Rocamadour en Gascogne, en traversant le Tarn. Le bac de Moissac était fort ancien.

(3) Proverbes, XVM8.

(a) Manuscrit A : placuit !

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espérer qu'ils fussent encore en vie, l'heure s'avançait, il fallait se disposer à partir.

Tout à coup, chose merveilleuse, contre toute espérance arrachés au péril de la mort et montant du fond de l'eau, ils apparurent sur la rive, sans aucune blessure, sans être même mouillés. Que s'estil passé ? leur demandèrent sur- pris leurs compagnons et quelques autres pèlerins arrivés sur ces entrefaites, f La Vierge que nous servions, répon- dirent-ils, ne nous a pas abandonnés dans le danger, c'est elle qui nous a sauvés, c'est elle qui nous a conservés au fond de la rivière sans que nous ayons aucun mal, c'est elle qui nous a ramenés au bord ». Profond était l'étonnement des auditeurs, qui voulurent se rendre compte du miracle, et qui les trouvèrent en effet aussi secs que s'ils n'eussent pas touché l'eau.

Les « miraculés » parlaient de revenir au sanctuaire de leur glorieuse libératrice ; leurs compagnons les retinrent ; et ce furent les pèlerins témoins du prodige, qui, venant à l'église de la Bienheureuse Vierge, racontèrent le fait una- nimement, en glorifiant le Seigneur.

labor nil contulit piscantium ; Diu diuque tamen fecerunt eos perquiri. Quos cum nusquam reperirent et eos vivere despera- rent, quia in longum hora pertrahebatur recedere disponebant, cuui ecce, dictu mirabile, contra spem a mortis periculo et torrentis profundo super crepidinem alvei, illesi nec in aliqua sui parle madidi, apparuerunt. Perquirentibus igitur sociis, aliisque qui supervenerant peregrinis, quod factum esset, res- ponderunt : « Non deseruit nos, ininio protexit pia Virgo, cujus desudabamus famulatui, et siciit in undis sine ulla nostri lesione detinuit sic super undas (cum admiratione eorum qui audierunt) revexit ». Diligenterque rem pertractantes ita siccos invenerunt, quasi sub undis non latuissent. Set dum gratias reddituri ad gloriosam Virginem redire deliberarent detenti sunt a sociis. Peregrini auteni qui affuerant et viderant, venientes ad eccle- siam Béate Virginis, istud unanimes asserebant glorificantes Dominum.

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2. Prêtre ressuscité par la vertu de Notre-Dame (1).

Un prêtre appelé Bernard, de Lasvaux en Quercy (2), chape- lain de la Sainte Mère de Dieu, venait tous les ans, à la fête de la Nativité de cette Vierge (3), visiter avec ses paroissiens l'église de Roc-Amadour ; il y célébrait les saints Mystères et tout son peuple recevait solennellement la communion (4).

2. De presbitero per virtutem Domine nostre suscitato (I, II).

Sacerdos quidam Bernardus desvaus(2), de territorio Catur- censi, capellanus sancte Dei genitricis, singulis annis, in nati- vilate ipsiiis Virginis (3), cum parochianis suis ecclesiam Rupis Amatoris visitabat, divina celebrabat, et populus solempnibus hostiis sancta honorabat. Et quia carnea mole gravabatur cupie-

(1) Ce miracle est dans le livre de M. Le Guennec, p. 181. Cf. Jean de Laumière, op. cit., p. 127, d'après la traduction de M. Le Guennec.

{'2) C'est la leçon du ms. B desvaux (ou desuaux, ce qui est la même chose); la leçon du ms. A est en somme la même : de svaus. Les Vaux, aujourdhui Lascaux. Cette paroisse du diocèse de Gahors, qui a pour titulaire Notre-Dame, et qui est une section de la commune de Ca'.illac, canton de Martel, n'est pas très éloignée de Roc-Amadour, ce qui explique le pèlerinage annuel et régulier du chapelain Bernard et de ses paroissiens. Les habitants viennent encore aujourd'hui en grand nombre visiter le sanctuaire de la Vierge. C'est pourquoi je n'ai pas accepté la leçon du ms. C, qui porte de Sans, bien que sur trois paroisses de ce nom, dans le diocèse de Cahors, deux aient eu également Notre-Dame pour titulaire. Saux, commune du canton de Montcuq (Lot), a pour titulaire Saint-André. Les autres sont dans le canton de Lauzerte : Saux, commune de Sauveterre; et dans le can- ton de Montpezat : Saux-Labouffîe (Tarn-et-Garonne).

(3) C'est encore aujourd'hui pendant l'octave de la Nativité de la Sainte-Vierge que les paroisses voisines de Rocamadour font leur pèlerinage annuel.

(4) C'est ainsi que traduit M. Servois, op. cit., p. 13 du tirage à part, et c'est la façon la plus simple et la plus juste de rendre les mots « populvs solempnibus hostiis sancta honorabat ». M. Le Guennec met : « déposait solennellement dans la sainte chapelle ses nombreuses offrandes. » En supprimant la mention du peuple M. de Laumière a la même traduction avec une légère variante. Ce dernier auteur dit en tête de ce miracle : « Nous le reproduisons en laissant au style la simplicité et la naïveté que lui ont données les anciens auteurs. » Ici, « les anciens auteurs » c'est M. Le Guennec (1856), qui traduit fort

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Son enveloppe de chair lui pesait, il désirait vivement en être débarrassé pour vivre avec le Christ (I).

Celui (f dont le Christ avait été la vie et pour qui mourir était un gain « (2), tomba malade et fut au moment d'entrer dans la voie s'en va toute chair mortelle. Ses brebis, qui l'avaient tant aimé lorsqu'il était en bonne santé, faisaient de continuelles visites à leur pasteur malade. Lui, leur con- tinuait encore ses exhortations, excitant les bons à mieux faire, suivant le mot de l'Écriture « ils iront, les saints, de vertu en vertu » (3}, menaçant les pécheurs, pour les cor- riger, du supplice éternel. II arriva ainsi à sa dernière heure et, dans les meilleurs sentiments, exhala le dernier soupir pour aller se reposer dans le sein du Christ avec ses pères. C'était environ vers l'heure de none (trois heures après midi).

On lui rend les derniers devoirs, on fait la veillée de nuit près de son corps. Le jour suivant on célèbre solennellement pour le repos de son àme le service divin. Les brebis, pri- vées de leur bon pasteur, craignent de devenir la proie des

bat dissolvi ut Christo viveret (1). Cul vivere Christus fuerat et niori lucruni (2), viam universe carnis ingressurus, decidit in infirmitate. Quem autem oves sibi crédite dilexerant sanum assidua visitatione fovebant egrotum. Ipse vero bonos ad nielius hortabatur dicente scriptura : « Ibunt sancti de virtute in vir- tutem(3))); ad correctionem quoque malorum eternum mina- batur supplicium. Sicque factum est ut ad extremam veniens horani, bono fine suprenium exhalans spirituni, cum patribus suis in Christo quiesceret Hora autem diei erat quasi nona. Peracte sunt exequie, vigilie noctis exécute. Sequenti die pro ipsius anima sollempniter celebrata sunt divina. Oves vero proprie, bono destitute pastore, ne lupis rapacibus fièrent esce multis vocibus, singultibus et fletibus deprecabantur Virginem ut suum vivificando sibi restitueret patrem. Instantes orabant

librement : Il appelle le prêtre Bernard de Suave, prend l'heure de nojies pour neuf heures du matin, etc.

(1) D'après le mot de saint Paul, PhiL, I, 23. Seul le ms. C a la prép. cum.

(2) Ibidem, I, 21.

(3) Psal., LXXXIII, 8.

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loups ravisseurs; leurs voix entrecoupées de larmes et de sanglots s'élèvent vers la Vierge pour qu'elle ramène à la vie et leur rende leur père. Les prières succèdent aux ins- tances, les instances aux prières. Montrant ainsi leur dévo- tion, exerçant leur foi, tous unanimement répétaient : « O Vierge, Dame de Rocamadour, Dame de miséricorde et de pitié, rendez-nous notre père, notre bon père. » Le Fils de Dieu qui a dit à ses disciples : « Tout ce que vous deman- derez en mon nom, [mon Père] vous le donnera (2), » exauça leurs prières en considération de sa mère. Au moment on soulevait le cercueil pour le porter à la sépulture, le prêtre mort parut comme se réveiller d'un sommeil profond et res- suscita. Il se remit à leur parler avec bonté, les consolant paternellement, promettant à ceux qui persévéreraient les joies ineffables qu'il venait lui-même de goûter, et mêlant aussi des menaces à ses caresses. Ils exultent tous de joie et d'allégresse. Ils louent le Seigneur pour ses grands bienfaits, et sa glorieuse mère est honorée et « magnifiée » par les plus belles hymnes (3). Le prêtre ne fut pas ingrat. Il revint à l'église de la glorieuse Vierge de Roc-Amadour, comme aux années

et crantes instabant; devotionem oslendebant, fideni exere- bant(l), unum omnes una acclamabant « Virgo, Domina Rupis Aniatoris, domina misericordie et pietatis, patrem nostrum, pa- trem bonum redde nobis. » Yeruni quia fibus Dei unigenitus dicit discipubs suis « quidquid petieritis in nomine meo dabit vobis » (2) preces eorum, meritis ipsius Genitricis, exaudivit. Dum enim a terra sublevatus deferretur ad tumulum, qui mor- tuus fuerat, quasi de gravi sompno evigilans, surrexit a feretro. Et loquens eis bénigne, paterne consolatus est eos ; gaudia per- severantibus promittebat que jam utcumque gustaverat ; mi- nandodemulcebat.demulcendominabatur. Fit omnibus gaudium, exultatio et tripudium. Laudatur Doniinus pro suis niagnalibus et ejus gloriosa Genitrix hymnis mirilicis honoratur et magnifi- catur(3). Postea sacerdos, non ingratus bénéficie, solito more set

(1) Ms. A et C : exercebant.

(2) D'après Joan., XVI, Î3.

(3) On chante sans doute le Te Deum et le Magnifical.

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précédentes, mais avec une plus grande dévotion, portant le cercueil il avait été mis après sa mort. Il raconta le mi- racle et rendit grâces.

3. Femme punie de Dieu pour n'avoir pas accompli

son vœu (1).

Dans la région de la métropole de Vienne (2), une femme, privée de l'usage de ses yeux depuis de longues années, menait l'existence la plus triste. Cependant, préoccupée de sa guérison, elle invoquait le Fils de la Vierge-Marie et Notre-Dame de Rocamadour, mettant surtout en celle-ci son espérance ; elle ne craignait pas de la fatiguer de ses conti- nuelles supplications. Elle ajouta un jour à ses prières la promesse de se rendre à son sanctuaire si Marie lui rendait la vue. Son espoir ne fut pas trompé; la miséricordieuse Dame de Pitié l'exauça, la vue lui fut rendue.

Mais la femme ingrate négligea de remplir son vœu. La mère du Seigneur,, comme si elle eût été irritée de son

majore devotione, cum lectica qua mortuus jacuerat, ad eccle- siam gloriose Virginis Rupis Amatoris rediit, miraculum retulit, gratias reddidit.

3. De femina voti rea divina multione ultata (I, ui).

In Vienne (2) metropolitane partibus quedam mulier utroque Imiîine diu orbata ceca permansit, lugubrem agens vitam. Atta- men de salute sua sollicita, filium Virginis et ipsam Virginem de Rocha Amatoris, spem in ea potissimum figens, precibus conti- nuis fatigare non verebatur. Addebat preterea quod ecclesiam ejus adiret si ei lumen oculorum redderetur. Exaudivit eani mi- sericordie Miseratrix nec fraudata est a desiderio suo. Lumen

(1) Traduit aussi par M, Le Guennec, p. 183. Cf. Mois de Marie, déjà cité, p. 131.

(?) Vienne, sous-préfecture de l'Isère, jadis métropole; un des plus anciens diocèses de France, supprimé après la Révolution. On verra plus loin qu'il est question des comtes de Vienne (liv. III, c. 22-23).

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retard, la força par une douleur plus cruelle de venir enfin à son autel. Un jour qu'elle était à prendre son repas, un os de la viande qu'elle mangeait, pointu des deux bouts, lui demeura dans le gosier. Quel état pour cette malheureuse ! Elle pouvait bien faire entendre des sanglots et des soupirs, mais il lui était impossible de parler. Celle qui naguère n'était privée que de l'usage de ses yeux était privée main- tenant de la santé de tout son corps. Elle ressentait la plus vive torture ; une douleur aiguë pénétrait en quelque sorte jusquà son cœur, atteignant les sources mêmes de la vie. Ainsi frappée, elle aimait mieux mourir que souffrir plus longtemps d'une façon si cruelle. Seize jours durant, il lui fut impossible de prendre aucune nourriture et d'avoir aucun repos. Continuellement dans les gémissements et dans les larmes, elle déplorait amèrement sa faute, et sup- pliait instamment du fond du cœur la Vierge qu'elle avait offensée de vouloir bien lui pardonner : « Étoile de la mer, qui donnes ta lumière aux malheureux, jusques à quant te montreras-tu blessée dans ton amour? La pauvre femme blessée dans son corps n'en peut plus. Si tu ne lui montres pas les marques de ta pitié, elle ne pourra vivre plus long- temps. »

recepit; set quasi oblita beneficii votuni reddere distulit. Mater vero Domini, ceu more ilHus impatiens, acriori vulnere vulnera- tam ad se venire coegit. Quippe dum quadam die comedens reficeretur, os carnium utrobique aeciitum quibus vescebatur vescentis infixum est gutturi. Quid ageret misera et miserabilis? Exterius singultus et suspiria audiebantur, vox penitus nulla. Que modo privata fuerat oculorum lumine modo privatur totius corporis sanitate. Torquetur interius : dolor acerrimus cordis angit vitalia, consumit penetralia, sicque toto destituto corpore maluit mortem quam sic diutius cruciari. Cybaria que morta- libus sitam prestant per 16 dies non accepit, nunquam quies- cens, set semper in fletu et gemitu reatum suum depromebat, Virginem quam ofTenderat repropiciari sibi deposcebat : « O Stella maris, lucem prestans miseris, quousque vulnerata caritate per- durabis? Vulnerata mulier jam fere déficit : si signuni miseri- cordie ei clauseris, diutius vivere non poterit. » Omnes qui aderant miserie misère conipaciebantur ; omnes pro ea depreca-

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Tous ceux qui étaient présents ne pouvaient retenir leurs larmes et pour elles ils priaient pleins de compassion. La Vierge clémente exauça enfin leurs supplications. L'os se détacha du gosier, et la femme recouvra la santé primitive. Mais cette fois, pour n'être pas encore punie pour un nou- veau retard, elle prend immédiatement le chemin de Roca- madour; elle arrive à l'église de la mère de Dieu, portant l'os en souvenir du miracle, et louant la miséricorde de sa glorieuse Bienfaitrice pour le premier comme pour le second prodige accompli sur elle.

4. Voleurs qui ne peuvent nuire à un pèlerin.

Dans le monde entier s'est répandue la renommée de la glorieuse Vierge de Rocamadour ; elle a parcouru toutes les nations, celles de l'Orient aussi bien que celles de l'Occi- dent. Un citoyen de la ville d'Acra(2), ouvrier (3) du nom de Jean, entreprit le voyage. Après avoir traversé d'immenses étendues de mer et de terre, il parvint enfin à l'église qu'il

bantur. Virgo poscentium votis mitior affuit : os excussit a gut- ture et pristine sanitati restituit. Mulier autem, ne iterum dila- tione puniretur, arrepto itinere, Dei Genitricis venit ad ecclesiam, os in miraculi monumento proferens ; tam pro prioris quani pro sequentis (1) signi beneficio, Gloriose sustoUebat niisera- tionem.

4. De latronibus peregrino ni! nocere valentibus (I, iv).

Quia ubique terrarum famose crebrescit fama gloriose Virginis Rupis Amatoris, nec solum Occiduas set et Orientis perlustravit nationes. Erat enim in civitate, que vulgo Acra (2) vocatur, ci- vis quidam Johannes, faber (3), qui, per longos tractus maris longaque terrarum spatia, tandem optatam venit ad ecclesiam.

(1) Ms. B a effacé pro; C n'en fait qu'un seul mot avec sequentis.

(2) Acra, Saint-Jean-d'Acre ou Ptolémaïs, en Syrie.

(3) Faber. Si c'était un nom de personne, il y aurait sans doute Fabri.

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avait tant souhaité de voir. Après avoir accompli solennel- lement tous les détails de son vœu, il prit le chemin de Saint-Jacques (de Compostelle). Un jour il dut, pour un besoin pressant, s'écarter de ses compagnons de route. Trois voleurs, qui s'étaient cachés dans les environs, tombent sur lui, le maltraitent et cherchent à lui voler tout son bien. 0 Vierge clémente, toi qu'il appelle aussitôt, es-tu? Pour- quoi ne viens tu pas au secours de ton serviteur à l'heure du péril? On lui enlève tout ce qu'il a; il est cruellement battu, et tu ne lui donnes encore aucune assistance ?

Que faisait notre pèlerin pendant qu'il se voyait ainsi pillé ? Il faisait des actes de foi en Notre-Seigneur et en sa Sainte Mère ; il levait ses yeux vers le ciel ; d'un cœur con- trit et gémissant il invoquait l'étoile de la mer ; il se recom- mandait plus que jamais à sa puissance, lui et ses biens.

Les bandits s'acharnent à leur crime ; mais ils ont beau s'acharner, ils ne peuvent rien prendre ; )a mule qui portait les bardes du pèlerin, ils ne peuvent la faire avancer d'un pas, ni en la poussant, ni en la frappant, ni même en la couvrant de blessures. Ils veulent mettre leurs mains sur l'argent ; aussitôt, chose étrange, elles se contractent et se dessèchent.

Alors, frappés de crainte et de terreur, ils tombent aux

Sollempniterque, juxta votum quod voverat, peractis omnibus, iter B. Jacobi arripuit. Qui, dum quadam die, ventrera purgatu- rus, declinasset a comitatu, très latrunculi qui latuerant in late- bris, eum capientes et immaniter tractantes, sua diripere conati sunt. O virgo benigna, presto advocata, ubi es? Cur serve tuo tibi- que servienti in hoc articule nen subvenis? Ecce que ejus sunt tolluntur, flagelhs acriter flagellatur et tunditur, et tu necdum subvenis. Quid autem civis peregrinus ageret dum sua telh vide- ret? Erat fiduciam habens in Domine et in ejus prepicia géni- trice. Ocules figebat ad superos; stellam maris pre ceteris gemitu et contritione cerdis interpellabat, se suaque ei ceuimendans attentius. At illi niabgni insistebant maligne sceleri; insistebant, nec prevalebant ; mulam enim, quam pre véhicule habebat, nulle impulsa, nulle verbere, nulle etiam vulnere abducere pe- terant. Ad pecuniam vero cum manus appencrent, dictu mira- bile, subite contracte, exaruerunt. Qui, timere nimie nimieque

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pieds du pèlerin et le supplient de leur faire rendre la santé par ses prières et par les mérites de la Vierge. Le pieux pèle- rin pria pour eux et ils furent guéris.

Quand il eut fait son pèlerinage de Saint-Jacques et accompli son vœu, il revint à l'église de Rocamadour rendre grâces pour le nouveau bienfait. Il raconta le miracle et, comme preuve, il montrait à tous les cicatrices de sa mule.

5. De l'excommunié qui osa pénétrer dans l'église de la Vierge.

Un jeune homme, bien portant et vigoureux, vint, avec une bande de Gascons (1 ), au sanctuaire de Notre-Dame, sans avoir fait pénitence de ses fautes et reçu l'absolution du prêtre. Le téméraire osa pénétrer dans l'église et s'approcher impudemment de l'autel sacré. Mais la Vierge, souveraine de tous les royaumes, dont il avait profané le temple et violé

tremore perculsi, in faciès suas ad pedes peregrini ceciderunl, crantes ut ejus precibus et Béate Virginis meritis sanitati restitui mererentur. Oravit et sanati /a/ sunt. Peractoque itinere et [bj B. Jacobi vote supplici, ad prefatam ecclesiam gloriose Virginis pro collato bénéficie gratias redditurus rediit, miraculum istud retulit, insuperque ;cj ad augmentum credulitatis cicatrices in mula omnibus ostendit.

5. De excommunicato qui Virginis ecclesiam intrare presumpsit (I, v).

Quidam juvenis, corpore sanus, acer viribus, Guasconum (1) fretus caternis, limina Béate Marie, sine penitentia et sacerdotali bénéficie adiit ; ausu temerario ecclesiam introiit, et usque ante

{aj B et G ont : liberati ; (h) et manque dans A et G ; /c; G met insuperque avant miraculum.

(1) Cela permet de supposer que le jeune homme était de la Gasco- gne, mais il n'y a pas d'autre précision sur sa patrie. On a vu égale- ment, au numéro 1, un vague semblable à propos des deux jeunes Gascons sauvés de l'eau.

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le sanctuaire, ne voulut pas laisser un tel sacrilège impuni. Afin que son exemple servît aux autres, son corps fut livré à Satan qui s'en empara aussitôt. Le misérable jeune homme se mit à pousser des cris, à se déchirer horriblement, lan- çant des insultes à ceux qui lui faisaient des remontrances, désagréable à tous, à tous redoutable. Il criait si fort, d'une voix haute et claire comme celle d'un clairon puissant, qu'il fut expulsé par les fidèles fatigués de ses insolences.

Mais tout autour de l'église le malheureux ne cessait de rôder, sans qu'on pût l'éloigner. Quelquefois même, il se glissait par la porte laissée ouverte et ses cris troublaient les offices, car à cause de lui on ne pouvait presque rien enten- dre. Le démon donnait au possédé une telle force que sa voix ne s'enrouait jamais et que ses cris, loin de cesser, ne dimi- nuaient pas même d'intensité. Il resta ainsi quatre jours sans prendre aucune nourriture, quatre nuits sans dormir un seul instant, toujours criant, écumant, grinçant des dents, troublant les pèlerins; que dirai-je de plus? Pour tous c'était un effroi de l'entendre, c'était une peine de le voir.

Les moines et les custodes de l'église, troublés d'une puni-

sanctum altare impudens temerarie accessit. Set Virgine summa regnorum, cujus prophanaverat templum, violaverat sacrarium, taie non ferente improperium, ut ceteris fîeret exemplum, cor- pus ejus traditum est Satané. Arreptus igiturmiser miserabilibus vociferabatur vocibus, se ipsum misère discerpens et lanians, reprimentibus convicians, omnibus gravis, omnibus terribilis. Adeo Clara voce clare et alte, quasi tuba vehemens, tonabat quod ab omnibus propter sui insolentiam procul pelleretur. At- tamen semper circa ecclesiam se agebat, amoveri non poterat, set quandoque, quando patebat, subintrabat, Divina turbabat, quia prêter eum vix abquid audiebatur. Quippe possessor [a] possesso tantas amministrabat vires ut ejus nunquam rauce fièrent fauces, nec minorarentur vel cessarent clamores. Quatuor mansit diebus, nichil cybi capiens, nec quatuor noctibus vel modicum dormiens, set semper damans, spumans, dentibus frendens, omnes turbabat. Quid multa ? omnibus eum audire erat timor, videre dolor. Fratres et ecclesie custodes super nova

(a) Possessio dans A.

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tion divine si insolite et si nouvelle, surtout parce que cette maison de Dieu était d'ordinaire la maison de la miséri- corde, non celle de la vengeance, prennent des informations sur la vie du malheureux contre qui le démon exerçait ainsi sa malice. On leur apprend qu'il a toujours désobéi aux lois de l'Eglise ; que malgré les défenses il n'a pas craint, encore sous le coup de l'excommunication, d'entrer dans le sanc- tuaire ; bien plus, qu'il a toujours été l'ennemi acharné d'un prêtre, de son curé même, et qu'il a mis le comble à tous ses crimes en usurpant et en retenant les dîmes de la paroisse.

Les religieux se disent : pour que la gloire de la Bienheu- reuse Marie apparaisse par lui plus éclatanie aux yeux de tous, il faut que Celle qui a permis qu'il devint fou dans son église lui rende elle-même la santé. Sur leur conseil, voici ce qui fut fait : le malheureux fut ramené dans son pays ; on le réconcilia avec le prêtre, on rendit les dîmes et les autres biens dont il s'était emparé, enfin, son propre curé lui donna l'absolution canonique. Aussitôt et presque sur l'heure le fou est guéri ; celui qui poussait des cris de fureur fait entendre des cantiques admirables en l'honneur de la glorieuse Vierge qu'il exalte par ses louanges ; il proclame

et insolita ultlone turbati, presertim cum domus hec soleat esse démentie non vindicte, diligenter requirunt (a) cujus extiterit vite in que dyabolus sic exerceat artis sue maliciam. Refertur quod ecclesiasticis decretis semper obviaverit, contra vetitum excommunicatus ecclesiam intrare non timuerit, sacerdoti, immo pastori suc, per omnia contumax extiterit, ad cumulum vero sui facinoris décimas ipsius ecclesie sibi vendicans relinere consuevit. At illi subinferunt : « Ut gloria Béate Marie per eum liquide cunctis pateat contigisse credimus quatenus, sicut in ejus ecclesia furit et tunditur, sic per eam sanitati restituatur ». Factum que est ut, ex eorum consiUo, ad propria reduceretur, sacerdoti reconsiliaretur, décime et cetera que abstulerat resti- tuerentur, postea vero a proprio pastore correptus canonice absolutus est. Statim et quasi in momento, qui fuerat démens factus est sanus, qui modo furebat ipse gloriosam Virginem miris effert preconiis, laudibus honorât, dicens et contestans

(al A : enquirunt, inquirunt.

que c'est par ses mérites et par sa bonté qu'il a été arraché à la domination du démon. Sans aucun retard il revient à l'église de Notre-Dame, il rend grâces à la Vierge bénie, et fonde un cens annuel qu'il s'engage à payer pour ce bien- fait et pour les autres grâces qu'il a reçues.

6. D'uR pèlerin voleur qui fut privé de Tusage de sa langue.

Peu de temps après, un pèlerin du côté de Toulouse (1) vint avec plusieurs compagnons, car chaque jour il y a une foule de visiteurs. Il entra dans l'église, déposa son offrande sur l'autel, puis descendit à son auberge, avec les autres, pour prendre son repas. Mais comme c'était un voleur, il garda une somme d'argent dont il était chargé et qu'on envoyait à la Bienheureuse Vierge. Sans doute afin qu'il n'eût pas à subir pour un tel crime la sentence mortelle du jugement dernier, il fut puni sur l'heure et privé de l'usage de sa lan- gue. Ses compagnons désolés expriment leur douleur ; ils

quod a diabolica dominatione ereptus sit ejus meritis et beni- gnitate ; née diutius immorans ad ecclesiam Béate Virginis rediit, grattas retulit, censumque annualem quem pro hoc ceterisque beneficiis redderet constituit.

6. De latpone peregpino offieio lingue privato (I. vi).

Non multo post tempère, quidam de pago Tolosano (1), cum ceteris peregrinis, quorum cotidie non modlca fit frequentia, advenit, ecclesiam introiit, oblationem suam super altare po- suit, sicque ad hospitium suum una cum sociis suis ut cybum caperentrfescenrfzV, set, quia furerat loculos habens(2), retinendo que Béate Virgini mittebantur. Ne in extremi judicii examine pro tali periret crimine, in présent! privatus est offieio lingue. Fit ingens dolor sociorum et ad sydera clamor fletibus et sin-

(1) Sans autre précision.

(2) Rénniniscence du naot de saint Jean contre Juda {Joan., xii-6).

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poussent de grands cris vers le ciel et invoquent pour lui, avec des larmes et des sanglots, le secours de la Bienheu- reuse Vierge.

Ils proposent même de ne rien manger, tant que la Vierge compatissante n'aura pas eu pitié de lui. Des habiianls de la ville accourent ; ils partagent leurs peines et leurs priè- res, pleurant avec eux, avec eux élevant leur voix vers la Mère de pitié et de miséricorde. Comme on le ramenait à l'église, le muet montre la bourse qui contenait le dépôt qu'il n'avait pas remis. Ce que voyant, ses compagnons et la foule qui s'était assemblée comprennent que le malheureux était la victime de son amour de l'argent. La bourse est rendue et aussitôt le muet parle et confesse son péché. Il loue et glo- rifie la glorieuse Marie toujours Vierge qui a pitié des pé- cheurs.

7. D'une femme blessée à mort, guérie par la Bienheureuse Vierge.

Un chevalier causait et plaisantait un jour avec sa femme qu'il aimait tendrement. A un moment donné, naïvement,

gultibus Beatissimam Virginem interpellantium pro socio. Pro- ponunt etiam se nichil comesturos donec socii misereatur pia Virgo. Accurrunt habitatores illius ville, illorum compatientes passioni, fientes cum flentibus, Matrem pietatis et misericordie altis vocibus acclamantes. Cumque ad ecclesiam reduceretur protulit loculum in que commissum recondebatur. Quod socii et multitude populi que convenerat videntes intellexerunt con- cupiscentia pecunie ligatum teneri. Redditur, statimque qui mutus fuerat, proprium agnoscens reatum, loquitur, Gloriosam et Perpetuam laudans et magnificans Virginem que peccatorum miseretur.

7. De muliere vulnerata ad mortem, per Beatam Virginem curata (I, vu).

Miles quidam cum uxore sua quam plurimum diligebat joca- batur et jocans colloquebatur. Illa autem simpliciter, ut casta

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cette chaste épouse lui demanda : « Je voudrais savoir de vous si vous observez parfaitement la foi conjugale, et si à mon amour vous ne préférez pas l'amour de quelque autre ». Le jeune époux, qui était d'un caractère enjoué, répondit un peu légèrement en souriant : « Pensez-vous que je me con- tente de vous seule? Pensez-vous que je n'aie pas telle ou telle pour amie ? « « Si je croyais que vous dites la vérité, reprit sa femme, vous voyez ce couteau, elle en tenait un en effet eh bien ! je me renfoncerais dans le sein ». Or, elle était dans un état de grossesse très avancée. Le cheva- lier, continuant sa plaisanterie : « Je ne pense pas, dit-il, que vous osiez vous frapper, parce que vous saurez que ce que je vous ai dit est vrai ! »

Mais la malheureuse jeune femme, incapable de supporter un tel affront et de se dominer elle-même, oublieuse de son sexe, s'enfonce le couteau dans les entrailles.

Accablé par cet affreux malheur si imprévu, le chevalier se frappait la poitrine, se déchirait la face, s'arrachait les cheveux : « Que je suis malheureux », s'écriait-il, en pleurant amèrement. Et ce n'était que trop vrai : lui qui était si heu- reux avec sa femme se voyait au même instant privé et de celle qui allait être mère et de l'enfant qu'elle portait dans son sein. Tous ceux qui se trouvaient s'unissaient à

mulier, inter alia in hec verba prorupit : « Vellem a te scire utrum nexus conjugalis légitime servetur, utrum amori mec amer pelicis cujuslibet preponatur ». At ille, ut juvenis jocundus et levis, subridens respondit : « Putas ne me te scia contentum? Putas ne quod illam vel illam non habeam amicam ? » At illa : « Si vera, inquit, crederem que dicis, jam immisso cultello tenebat enim cultellum transfigerem me ». Erat aulem gra- vida vicinaqne partui. Miles vero verbo verbum inculcans : « Ncscio, inquit, si in te sevieris quia sicut assero vcrum esse cognoveris ». Femina diutius tantum non ferens ruborem sese- que cohibere nequiens, set sexus sui immemor, impresso cultro, propria transfodit viscera. Subito malo et insperato miles turba- tus, pectus tundebat, faciem et cesariem laniabat, flebilibus vocibus se miserum asserebat. Et rêvera verum fatebatur qui felix fuerat conjuge, duobus privatus et matre et quam in utero gestabat sobole. Dolorem dolori ejus cumulabant omnes qui

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sa douleur ; leur propre sensibilité était excitée par son dé- sespoir et aussi par la mort de cette jeune femme qui avait vécu de façon à conquérir l'estime de tous. Qui donc en effet aurait pu retenir ses larmes en voyant mourir si misérable- ment cette malheureuse avec le fruit qu'elle n'avait pas encore mis au monde ?

Cependant personne n'osait retirer de la blessure le cou- teau dont elle s'était frappée, estimant qu'elle rendrait le dernier soupir au moment on le retirerait.

L'époux, encore époux (1), le visage inondé de larmes, tourna sa pensée et ses prières vers le Seigneur, et s'adressa ainsi à sa miséricordieuse Mère : « O ma Dame, vous qui êtes mon salut, ma consolation, vous dont la puissance peut tout et contre ma faute et contre mon malheur ; ô ma Dame, qui m'avez conduit dans la vie jusqu'à cette heure, je vous prends à témoin de mon innocence et de la pureté de mon cœur. Je vous prends à témoin, ô ma Dame, en proclamant devant tous que jamais je n'ai profané la couche conjugale, que jamais je n'ai levé les yeux sur d'autres femmes, que j'ai gardé mon cœur pur et innocent de tout coupable désir. Et voici, ô ma Dame, que sans avoir rien fait de tout cela,

aderant. Tum dolor viri, lum mors mulieris, que alti vixerat les- timonii, ad lamentum incitabat. Quis enim lacrimas cohibere possit, qui pregnantem misère mori, fetum necduui enixam, sine causa perspexerit ? Cultelluni qui corpus transfixerat a vul- nere nemo extrahebat, existimantes quod cum ejus emissione spiritum supremum emitteret. At sponsus, qui adhuc sponsus(l), lotus perfusus lacrimis, preces ad Dominum convertit, ejus misericordem Matrem interpellans : « Domina, que es salus mea, consolatio mea, prestabilis super nequitia et tribulatione mea, Domina que educatum in hac hora me perduxisti, te tes- tans invoco testem conscientic et puritatis innocentie mee. Tes- ter te, Domina, et coram omnibus confiteor quod tliorum con- jugalem adulterino coitu nunquam fedavi, oculos ad aliénas non levavi, cor mundum et innocens ab omni muliebri concupiscen-

(1) L'auteur veut dire sans doute que la femme n'était pas morte et que le chevalier n'était pas encore veuf. Il n'est pas toujours facile de suivre de telles subtilités.

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je suis regardé comme coupable de tout, et la mort de mon épouse me tue. Je ne puis pas vivre, en effet, puisque la meilleure partie de moi-même ne vit plus. 0 mon épouse, mon épouse chérie, que je voudrais être mort à ta place ! Je vis sans vivre, car vivant dans la douleur mon corps dépé- rira bientôt. Puisse mon âme dépérir avec lui ! Jamais per- sonne n'a souffert ainsi de la blessure d'un autre ! D'un autre ? mais ne formions-nous pas un seul corps dans le Christ ? oui, nous ne formions qu'un corps. C'est mon corps qui a été transpercé, c'est mon corps qui souffre ; ah ! qui me guérira? 0 Vierge, ô Dame, et Reine toute puissante, qui ne méprisez pas ceux qui ont confiance en vous, mon- trez-moi votre visage serein et compatissant en accomplissant l'œuvre de miséricorde. O Vierge, qui exaucez les prières des humbles, venez à mon secours, guérissez la blessure de cette femme, rendez-lui la santé. Il vaut mieux pour elle mourir que de retarder quelques instants sa mort en souf- frant comme elle souffre ! 0 Vierge, ô Vierge, je me remets à votre jugement. Vous qui pesez tout dans les balances de la miséricorde, ne jugez pas, comme si c'était un acte, la

tia habui. Nunc ergo, Domina, cum nichil horum fecerim, quasi omnium reus teneor, et in morte conjugis niorior. Neque enim vivere potero, mortua parte et maxima nostri. O conjux et con- jux dilecta, quis mihi det in sorte tua mori pro te ? Vivons, set nec vivons, quia, semper in merore vivons, taboscet corpus. O utinam cum corpore doficoret et spiritus ! Quis unquam, ut ego, ita vuhuis sensit in corpore alieno? Set numquid unum corpus eramus in Christo ? Eramus plane. Perforatum doleo corpus meum et quis medebitur moi ? (1)

« Virgo, Domina et prepotens Regina, que non spornis prosu- nientes do to, vullum propitium, vultum serenum ostonde nobis, opus oporando misericordio. Virgo, que procès affectas humilium, intonde in auxilium moum ot liujus nnilioris medorc vulnori, restitue sanitati. Molius est onini mori oi quam diutius mortem protrahondo ita cruciari. Virgo, Virgo, tuo me committo judicio. Que misericordi lance pondéras omnia, ne reputes pro facto

(1) Réminiscence du mot de Jérémie : quis medebitur tui ? (Tlireu.

It 13).

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parole légère, la sotte parole que j'ai dite, puisque je suis innocent de tout acte mauvais O ma Dame, si vous m'exau- cez, je ne pourrai pas vous donner quelque chose qui égale votre bienfait, mais je vous promets d'offrir à l'autel de votre sanctuaire (1) l'image de mon épouse faite de son poids de cire ».

Sans plus tarder, confiant en la miséricorde de la Dame de pitié, il retire lui-même le couteau qui avait traversé de part en part. Tous pleuraient, mais tous attendaient pleins de foi le secours d'en haut. La Reine des cieux, secourable à ceux qui l'invoquent, exauça leurs prières. Celle que les remèdes des médecins n'auraient pu guérir fut guérie par la Bienheureuse Vierge et rendue à son ancienne santé (2).

levé verbum, verbum stultum quod locutus sum, cura innocens sim a nocenti opère. Domina, dignum recompensatione non tibi rependam premium, verumptamen imaginera cere ipsius pon- dère (aj offeram ante sacrosanctura altare tuum » (1).

Nec mora : cultellum qui spinam mulieris transierat a corpore extraxit, prestolans raisericordiara Domine. Flebant omnes, auxilium a supernis indubitanter flagitantes. Regina celorum, que presto est votis poscentiura, affuit petitioni eorura. Que enira raedicorura raedicamine incurabilis erat, curata a Beata Virgine, pristine saluti reddita est (2).

(a] Ms. A : imaginem ipsius cere pondère !

(1) L'auteur n'indique pas avec précision, bien que la chose soit très vraisemblable, s'il s'agit de l'autel de Notre-Dame de Rocama- dour. Il ne dit pas d'ailleurs davantage d'oii sont les héros de son récit, qui reste très vague au point de vue historique.

(2) Ce miracle a été publié par M. Servois, pages 18 à 20, avec une imitation du xiv" siècle. Comme la brochure de M. Servois n'est pas facile à trouver, je reproduis ici, d'après lui, l'adaptation du xiv siècle :

« Un moult noble chevalier banneret avoit en moult grande devo- cion toute sa vie la Vierge Marie et avoit une moult belle dame a femme, et que bien amoit, et fut grosse d'enffant dont il estoit moult joyeus. Le chevalier fist fere dedans sa chambre ung aultel de la Vierge Marie et en son honneur et y faisoit chanter la messe. Si quand il doubtoit que sa femme dormoit, il venoit devant iceluy aultel et saluoit et prioit moult dévotement la Vierge Marie. Une fois avint que la dame, qui estoit près d'avoir enfïant, se esveilla et tasta en la place du chevalier et ne le trouva pas, se leva et ala a l'uys de sa garde robe ou estoient ses daraoisellts et ne le trouva pas," puis re- tourna en son ligt et s'endormit. Le chevalier secrètement s'en vint coucher en son ligt avec elle. Le lendemain la dame fut moult trou-

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8. La femme et la fille d'un chevalier rendues à la santé.

L'Ordre de Prémontré (1) possède dans le diocèse de Laon l'abbaye de Bucilly (2). L'église du lieu, excessivement an- cienne, croula un jour par vétuslé, et dans sa chute écrasa une maison qui lui était contigue. C'était la demeure d'un

8. De cujusdam militis uxore et filia sanitati restitutis

(I, vin).

Premonstratencis (1) Ordo habet Buciliensem (2) abbatlam in Laudunensi episcopatu. In qua pro sui antiquitate contigit antiquam ecclesiam ruere. Que, cum impetu cadens, domum sibi contiguam casu suc pariter obruit. Habitabat autem in ea

blée et courroussée, et suspessona son mary et luy dist, gravement se compleignant : « Sire, ne suis je belle ne souffisant pour vous ? Pourquoy amés-vous autre que moy ? » Le chevalier se excusa moult fortement, mes la dame ne le vouloit croire pour excusacion qu'il Hst, mes lut courroucée. « Si, luy dist le chevalier, vrayment, dame, je aime dame plus belle que vous n'estes », et entendoii en son cuer de la Vierge Marie. Adounc la dame, du grand duelh qu'elle ot, qui cui- dast que il aimast autre que elle, se ferit d'ung coustel et se tua et l'enffant qui en elle estoit. Adounc le chevalier qui vist ce, s'en entra devant leiit autel et se laissa choir moult tristes, et se plaigny et moult s'escria, disant : « Douice dame, pour cause de vous tout ce est avenu ; je vous prie que a mon très grant besoing me veuilles aider, conforter et secourir, ainsi comme vous sçavés qu'il m'est mestier ». Le chevalier demeura le jour et la nuit en sa chapelle, et les amis firent le corps appareiller pour mettre en terre, et furent ja dictes vigilles, et le corps vouloient porter au moustier. Et ainsi comme on la veult lever pour porter en l'eslise, se leva du vas ou on la vouloit porter, saine et entière, et se fist vestir, et s'en alla droit en la cha- pelle en sa chambre ou elle trouva son seigneur endormy, et le appela et luy dist : « Certes, très chier sire, vous me avez dit, voir que plus belle que moy avez pour amye. Elle a empêtré par devers son benoist enffant Jhesu Christ nostre Seigneur que je ne suis pas dampnée, et me a fait a vostre prière ressusciter de mort a vie et mon enffant qui est tout vif en mon venti'e ; et me a moult reprinse de ma foulie, et vous prie que vous l'amés et serves plus dévotement que onques fis- tes, et je feray ainsy ». Adonc tous leurs amis et servaiis et tous ceulx qui presens estoient furent moult esbays et esmerveilhés et eurent en plus grant devocion la benoiste Vierge mère. Et tout comme ves- quit l'ennant, il ot au front le signe de la playe que luy avoit faite sa mère du coustel ». (Pages ÎO?!, d'après les Fail>i et Miracles de N.D., ms. de la Bibl. Nat., fonds français 7018 3 f. 9vo).

(11 L'ordre de Prémontré ou des Prémontrés, prend son nom de la première abbaye fondée, en 1120, près de Laon, par saint Norbert. Voir Gallia, IX, 642; nous aurons plus loin l'occasion de parler d'un abbé de Prémontré. L'Ordre n'ayant eu Bucilly qu'en 1148, on ne peut pas faire renaonter plus haut la date de ce miracle.

(2) Bucilly, commune du canton d'Hirson, arrondissement de Vervins

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chevalier, qui habitait avec sa femme et ses enfants. Ils s'enfuirent tous en hâte, mais la mère et sa fille restèrent prises sous les poutres de la maison et les moellons de l'église. Les voisins et les amis s'empressent d'accourir ; ils soulèvent avec peine une partie des décombres ; ils prêtent l'oreille, ils écoutent avec attention, et ils entendent la fillette qui sem- blait rendre le dernier soupir. Ils reprennent la besogne avec plus d'ardeur ; l'enfant apparaît, le corps tout meurtri par la masse des pierres et des poutres pesantes. Ils la pren- nent par la main pour la tirer de là, mais elle était retenue encore par une grosse poutre ; elle proférait des sons indis- tincts, comme quelqu'un qui va mourir et elle ne faisait pas de mouvements. Il y avait une foule énorme ; tous s'effor- çaient de tout leur pouvoir d'écarter la poutre pour délivrer cette pauvre enfant dont le sang innocent coulait. Vains efforts. Ni la force ni l'adresse n'obtenaient de résultat ; dévsespérant de la sauver, ils s'en allaient tous, l'un après l'autre. La miséricorde de la glorieuse Vierge amena un cheva-

quidam [miles] cum uxore et progenie sua. Fugientibusque eis cum festinatione mulier cum filia sua sub trabibus domus et ecclesie lapidibus oppressa est. Accurrentes vero vicini et amici tandem partem lapidum semoverunt, aurem quoque diligentius accommodantes audierunt puellam quasi supremum spiritum exhalantem. Cumque festinantius insistèrent operi, apparuitju- vencula, lapidum acumine et trabium pondère toto sauciata cor- pore. Ad manus autcm illam trahentes a trabe detinebatur, et more morientis balbutiebat nec movebatur. Infînita erat multi- tude que toto nisu totoque conamine nitebatur, amota trabe, sanguinem qui innoxie fundebatur liberare : frustra conabantur, quia nec viribus nec ingenio proficiebant, set de ilhus despe- rantes sanitate unus post alium recedebat. Miseratione autem gloriose Virginis, miles quidam superveniens patri puelle pro-

(Aisne), fut en effet, dès 1148, une abbaye de l'ordre de Prémontré. Avant celte date, et, dit-on, dès 950 environ, c'était une abbaye de Religieuses bénédictines. Voir Gallia, IX, 667. On trouve l'analyse du cartulaire de cette abbaye au tome 11 (année 1S81) des Annales de la Société historique et archéologique de Château-Thierry.

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lier, qui dit au père : « Je vous assure que votre enfant sera délivrée, si vous promettez de faire le pèlerinage de Rocamadour ». Le père ne se fit pas prier pour s'engager par cette promesse. Aussitôt et sans aucune peine il obtint, avec quelques aides, ce qu'il n'avait pu faire avec un si grand nombre de gens : il tire des décombres sa fille demi- morte. Voyant que la Sainte-Vierge lui a donné son secours, il entreprend de délivrer aussi sa femme. Il la cherche, il la trouve, toute couverte de blessures, et malgré le poids énorme de pierres et de bois dont elle est écrasée, il parvint à l'arra- cher, non pas avec la force humaine, mais avec le secours de la Vierge glorieuse. On panse les blessures de la mère et de l'enfant; blessures mortelles, sans doute, mais par la vertu des remèdes de la Vierge, toutes deux furent bientôt rendues complètement à leur primitive santé.

9. La maison d'un chevalier sauvée de l'incendie.

Il y a dans le diocèse de Wûrtzbourg un château impérial du nom de Stolberg. Les péchés des habitants sans doute attirèrent la colère divine : frappé de la foudre, le château

testatus est liberandam eam si sponderet se visitaturum Rupis Amatoris Dominam. Quod ille libens libenter suscipiens, continue et quasi sine labore, quod antea cum multis non potuit, cum paucis filiam semimortuam extraxit. Videns autem sibi pro- desse auxilium Virginis et adesse, apposait etiam eripere conju- gem. Quesitam invenit, Inventam, multis vuhieribus vulneratam, non viribus humanis set ope gloriose Virginis, multo lapidum et lignorum aggere pregravatam, ab imo revexit. Alligata sunt earum vulnera, et vulnera mortifera, que Virginis medicamine ad plene sunt in brevi pristine sanitati restituta.

9. De domo cujusdam militis ab igné salvata (I, ix).

Castrum quoddam impériale est in Herbipolensi (1) episcopio, Stolberch (2) nomine, quod divina ultione, peccatis exigentibus

(1) Herbipolis est le nom latin de l'évêché de Wiirzbourg.

(2) Stolberg, château ruiné, àGerolzhofen, basse-Franconie, Nord-Est

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fut brûlé de fond en comble. Or, il y avait au-dessous du château, dans l'enceinte du fort, la maison d'un chevalier du nom de Riculfe, qui avait visité, il y avait bien longtemps, le sanctuaire de Notre-Dame de Rocamadour (1), L'incendie déployait partout sa violence, et la demeure du chevalier était couverte des débris enflammés qui tombaient du châ- teau ; la quantité de charbons ardents qui se trouvait sur la toiture aurait rempli plus de quatre chariots. Les maisons contiguës de chaque côté à celle du chevalier brûlaient. Alors de toute son âme, avec une ardeur anxieuse, il implora le secours de la Vierge : « 0 Vierge, dit-il. Dame de Roc- Amadour quand j'ai visité votre sanctuaire, n'ai-je pas con- fié à votre puissante protection ma personne et mes biens ? Comment pourrais-je tout seul échapper à cet immense incendie, alors que déjà mes vêtements s'enflamment et que le bouclier dont je me couvre est presque tout consumé ? 0 étoile de la mer, pleine de pitié pour les malheureux dans le besoin, venez à mon secours, car je ne compte plus sur mes forces ».

habitantium, fulgure funditus crematum est . Habitabat autem sub castre et intra ambitum castri miles quidam, Riculfus no- mine, qui Jamdudiim (1) limina Béate Marie Rupis Amatoris visitaverat. Hic cum videret incendium ubique prevalere et domum suam prunis ardentibus tegi, que a superioribus cade- bant edificiis, tanta enim erat super tectum domus carbonum infinitas quantam quatuor plaustra non portarent. Domus vero domui sue contigue cremabantur undique igné ; vehementer anxius totis medullis Beatam reclamavit Virginem : « 'Virgo, Do- mina Rupis Amatoris, numquid non me et mea, cum tua tererem limina, tue ditioni tueque tutele commisi ? Numquid tanto solus potero obviare incendio ? presertim cum et vestes mee cremen- tur et clipeus quo tegor igné fere consumptus sit. Stella maris, in necessitatibus miseratrix, adsis michi adjutrix. Diffido enim de viribus meis ».

de Wûrzbourg. (Note communiquée par le R. P. dom tJrsmer Ber- lière).

(1) On voit que ce chevalier connaissait Roc-Amadour plus que par ouï-dire. On peut noter le mot jamdudum , qui confirme encore ce qui a été dit de l'ancienneté du pèlerinage.

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A l'instant même, la Dame qu'il invoquait vînt au secours de son fidèle ; elle envoya sur la maison une pluie si abon- dante que les charbons furent éteints en un moment, et que la maison fut préservée et sauvés tous les biens du cheva- lier. Aussi bientôt revint-il à Rocamadour raconter le mira- cle et rendre comme il convenait de légitimes actions de grâces à sa glorieuse Libératrice.

10. Un Lombard (I) sauvé du bûcher, puis délivré de ses fers.

Un Lombard (2) accusé devant son seigneur d'un crime très grave fut condamné au supplice du feu. Se voyant ainsi frappé quoiqu'il fût innocent, il adressa au Seigneur de ferventes prières et supplia en ces termes la Mère de misé- ricorde : « 0 Dame, si vous me savez coupable de ce crime affreux, que ma prière vous soit en horreur et que le feu triomphe de moi sans pitié ». On dresse le bûcher, un bûcher énorme ; le pauvre innocent est jeté au milieu. Mais il por-

Nec mora, Domina fideli suc propitia tantam pluvie inunda- tionem super domum immisit quod carbones in momento extingueret, domum eriperet, et que militis fuerant tantum sal- varet. Ille gracias redditurus prout decebat et debebat gloriose Virgini, ad eccleslam venit, gratias rettulit.

10. De quodam Longobardo (1) ab incendio et postea a vinculis liberato (I, x).

Lombardorum (2) quidam, apud dominum suum gravi crimine accusatus, igné cremari adjudicatus est. Videns itaque se sine causa injuste dampnandum orationem fudit ad Dominum bis precibus interpellans Matrem pietatis : « Domina, si crimine hoc facinoroso noxius teneor, oratio niea fiât execrabibs, et ignis in me dominetur, née michi propitietur. » Factus que est fignorum

(1) M. Champeval traduit : un banquier!

(2) Il n'y a pas d'autre précision de lieu. De même dans le mira- cle suivant qui rappelle la 2' partie de celui-ci.

gâ- tait dans son cœur la pensée de la glorieuse Vierge de Roc- Amadour, il avait son nom sur ses lèvres; il proclamait bien haut sa confiance en son secours. Il mérita d'être exaucé, ainsi que l'événement le démontra.

La flamme s'élevait très haut, l'enveloppant de toutes parts, mais il n'en fut pas blessé, il n'en fut pas même touché, et malgré le feu qui l'entourait, il lui semblait être en un lieu de rafraîchissement (1). Ceux qui avaient voulu sa perte, voyant que la flamme ne le consumait pas et qu'elle n'avait même pas brûlé un cheveu de sa tête, le firent alors jeter au fond d'un cachot, les pieds serrés dans des ceps, et lié de chaînes de fer. Puis à la porte du cachot, garnie de grosses serrures et de lourds verroux, ils mirent des senti- nelles pour le garder. Mais la nuit suivante, comme il invo- quait au fond de sa prison la Souveraine du monde qui l'avait sauvé du bûcher, il éprouva un nouvel effet de sa protection.

Tout à coup en effet elle lui apparut dans une lumière éblouissante, entourée d'une multitude de vierges, remplis- sant le cachut de la plus suave odeur. Elle le débarrassa de ses liens et lui commanda de sortir. Il sortit emportant ses

rogus, et rogus immensus, et ille innocens in medio jactatus est. Gloriosam Virginem Rupis Amatoris habebat in corde, ipsam ore personabat, sibi fore in auxiliuni acclamabat, et sicut res innotuit exaudiri meruit.

Enimvero dum flamma esset altissima et circumquaque late diffusa illum non lesit, nec omnino tetigit (1), set eum undique involvens erat ei pro refrigerio. Videntes autem qui perditionis ejus causa fuerant quod igné non consumeretur, nec capillus capitis ejusdem non ureretur, in carcerem fecerunt retrudi, compedibus astringi aliisque vinculis ferreis cathenari, serisque et vectibus infixis, custodes ad custodiendum adhibuerunt.

Cumque in profundo carceris ipsa nocte omnium Dominam in- vocaret, que eum ab incendio liberaverat, habuit propitiam.

Ecce enim eum multo lumine, multis stipata virginum cater- vis, adveniens, mirifico carcerem replevit odore, solutum que a vinculis egredi libère precepit. Custodes videbant recedentem,

(1) Réminiscence de Daniel, 111-50.

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fers; ses gardes le voyaient s'en aller ainsi et ils restaient impuissants et surpris, semblables à des chiens muets qui ne peuvent pas aboyer (1). 11 traversa la première porte, la deuxième, puis la troisième qui, de même que les autres, s'ouvrit toute seule devant lui (2). A chacune de ces portes les gardes étaient nombreux et veillaient ; aucun ne mit la main sur lui ; il passa ainsi au milieu de ses ennemis comme s'ils avaient été ses familiers. Il fit le long voyage de Rocama- dour, portant la masse énorme de ses chaînes, qu'on montre aujourd'hui dans l'église (3), et vint rendre grâces à la Vierge qui l'avait sauvé (4).

11. Un autre prisonnier miraculeusement sauvé d'un supplice inouï.

Dans le pays de Gascogne était un fidèle serviteur de Marie, qui tous les ans venait faire son pèlerinage de priè- res à l'église de Roc-Amadour. Il fut calomnieusement

vincula asportantem, et quasi canes non valentes latrare muti (1) stabant et stupefacti. Cum igitur primam et seciindam pertran- sisset portant, venit ad tertiam que sicut prières ullro aperfa est ei(2). Nullus custodum, cum unicuique portarum multi essent députait et vigilarent, in eum injecit manum, et sicut domes- ticos pertransivit hostes. Emensoque itinere non modicum pou- dus ferri portans, sicut hodie monstratur in ecclesia(3), venit et gratias reddidit (4).

11. De alio quodam ab inaudita pena miraculose erepto (I, xi).

In Guasconie partibus erat quidam Béate Marie fidelis ser- vus, qui singulis annis, orationis gratia, Rupis Amatoris fre-

(1) Isaïe, LVl-10.

(2) Réminiscence des Act. des Ap., XIl-10.

(3) Cette manière de parler, prise à la lettre, semblerait indiquer que le fait est relativement ancien.

(4) Ce miracle a été aussi traduit dans le Guide du Pèlerin à Roca- madour. Cf. édition de 1897, p. 70-71. 1" édition, p. 14-15.

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accusé auprès de son seigneur d'avoir commis un crime affreux. Jeté dans un cachot, il fut chargé de chaînes et on lui mit aux pieds des fers énormes. Le seigneur avait juré qu'il périrait de faim dans l'horreur de la prison. Mais la Mère de miséricorde en disposait autrement. En effet, à peine étaient sortis du cachot ceux qui l'avaient enchaîné, que la Vierge compatissante le détachait de ses fers et qu'il pouvait se promener à volonté dans la prison.

Le tyran apprend ce prodige. Il fait alors creuser dans le cachot même un tombeau, il en fait revêtir les parois de maçonnerie, il y serre sa victime avec de grosses planches adroitement agencées; sa cruauté ne sait plus qu'imaginer : pour plus de sûreté il lui fait attacher encore les mains et les pieds et passer au cou une énorme chaîne ; enfin il fait fermer la porte du sépulcre, ne laissant qu'un étroit orifice pour respirer.

Mais la nuit suivante, pendant que le prisonnier priait en pleurant, la Bienheureuse Vierge le délivra encore. Il atteignit par l'escalier le haut de la tour et se jeta de haut en bas sans recevoir aucune meurtrissure. Il s'approcha du mur extérieur; mais que faire? Pas d'issue pour passer, ni d'échelle pour tenter une escalade. De nouveau il invoque

quentabat ecclesiam. Hic diffamatus est apud dominum suum et crimine pessimo accusatus. Retrusus igitiir in carcerem cathenis ferreis et compedibus ponderosis ligatus est. Juraverat enim dominas quod carceris squalore et famis maceratione periret. Set Mater misericordie ahter disponebat. Enim vero, postquam exierunt qui eum astrinxerant, Virginis nostre miseratione solu- tus deambulabat per carcerem. Quod cum audisset tyrannus in ipso carcere fecit tumulum fodi, maceria forti circumdari, maximis trabibus, sibi ad inviceni artificiose illaqueatis, artari. Cum igitur in eum sevitie nichil ampKus posset excogitare, liga- tis nianibus et pedibus, cathena nichilominus circumdata collo, retruserunt in sepulcro, spiramen tantum quo spiraret relin- quentes. Media autem nocte, cum esset in fletu et oratione, meritis Béate Virginis sokitus per scalam superiora turris ascen- dit, indeque dimissus ab alto, saltum dédit et sine sui lesione. Ad antemurale cum accessit, timuit eo quod nec scalam per quam ascenderet habebat nec aditum per quem exiret invc-

ge- la Mère de Dieu, de nouveau elle vient à son secours, en faisant une brèche dans le mur. Elle le conduisit sain et sauf jusqu'à son église il arriva joyeux et reconnaissant, portant une tour de cire faite l'image de celle d'où il s'était échappé (1).

12. D'un noble qui échappa au précipice.

Dans le pays de Maurienne, terre du comte Amédée, un noble chevauchait sans assez de précautions, avec quel- ques compagnons, à travers les monts abrupts et les vallées profondes. Tout à coup le cheval qu'il montait s'écarte un peu du sentier, glisse vers l'abîme et fait une chute si vio- lente qu'il est coupé en deux par le tranchant de la roche. Le chevalier, voyant la catastrophe et sentant la mort qui le menaçait, avait adressé une brève prière à Notre-Dame de

niebat . Invocata Del genitrix affuit : murum ante eum fregit, sicque incolumem et hilarem ad ecclesiam manu perduxit ; tur- rim quoque ceream ad instar illius de qua evaserat secum attulit (2).

12. De quodam nobili qui precipîtium evasit (I, xu).

Nobilis quidam, in terra comitis Aniehi (3) per valles Mau- rianas minus caute, per abruta montium et per concava vallium una eum sociis suis equitabat. Contigit autem equum oui insi- debat exhorbitare a via et duci in precipitium, tantoque casu ruere quod acumine scopulorum in duo frusta per médium secatus sit. Miles vero tantam timens ruinam et mortem sibi

(1) On a vu au début du récit que ce Gascon faisait chaque année le pèlerinage de Rocamadour. J'ai déjà relevé dans l'Introduction ce voyage annuel, qui suppose une habitude de la part du pèlerin, et par conséquent confirme l'ancienneté du pèlerinage de Rocamadour.

(2) Rien qui puisse fixer la date de ce miracle.

(3) Il y a une erreur des scribes qui ont lu Amelii pour Amedei. En 114S ou 1140, mourait Amédée, Amed, ou Amé III, comte de Savoie et de Maurienne, père d'Humbert qui vécut jusqu'en 1186. Le miracle serait donc antérieur à 1149.

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Rocamadour. Aussitôt appelée, Elle vole à son aide; Elle le soutient dans sa chute et le dépose au bas de la vallée, sans qu'il ait reçu aucun mal. Ses compagnons descendent et le cherchent longtemps en pleurant; ils le trouvent enfin célé- brant l'éloge de la Vierge. Il leur expliqua comment il devait son salut aux mérites de la Reine des miséricordes, la Reine du Ciel, la Dame de Rocamadour. Peu de temps après il vient visiter l'église de sa Libératrice, lui rend ses actions de grâces et raconte le miracle.

13. Un jeune homme sauvé du naufrage et du gibet.

Un jeune homme, de la région des Goths (1), se disposait à traverser un cours d'eau avec sa mère ; quand l'ennemi des hommes, celui qui porte envie aux gens de bien et leur dresse des embûches, le fit tomber dans le courant il

instare propinquam, breviter Dominam Rupis Amatoris appel- lavit et promptam habuit. Enimvero cadentem sustinuit et ille- sum ad ima valhum deposuit. Quem comités ejus ejulandp et flendo diutissime in descensu requirentes tandem laudantem Beatam Virginem Invenerunt. Quod autem meritis Régine mise- ricordis, Régine celorum, et Rupis Amatoris Domine, evaserit eis insinuavit; dehinc ad ecclesiam Liberatricis sue veniens, gra- tias reddidit et miraculuni retulit.

13. De adolescente naufragio et suspendio salvato (I, xin).

Quidam adolescens, regionis Gothorum (1) cum matre sua flumen (2) transire disponebat, set impulsa hostis nequam, qui semper bonis invidet et adversatur, ad interiora torrentis ceci-

(1) Le ms. G a Longobarclorum. Ou sait qu'on donnait depuis déjà longtemps le nom de Goths, par opposition à celui de Gascons ou d'Aquitains, à la partie du haut Languedoc qui forme aujourd'hui les départements de la Lozère, de l'Ardèche et partie de la Haute-Loire. On trouvera plus loin le nom de la ville de Largentière au pays des Goths. A une époque plus éloignée de nous, le nom s'appliquait même au pays de Rouergue.

{2) Peut-être le Rhône.

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disparut. La mère aussitôt se répand en larmes et en san- glots, invoque Notre-Dame, lui demande de lui rendre son fils. Les matelots le cherchent longtemps, mais en vain. Cependant la mère ne cessait pas de pen?er à la Bienheu- reuse Vierge, tantôt cherchant à se la rendre favorable par ses prières, tantôt comme folle la fatiguant par ses cris de douleur. Elle pleurait amèrement, mais ne perdait pas sa confiance. Est-ce que le Seigneur n'était pas touché par les larmes qui ruisselaient sur son visage ? Si, vraiment, mais à mon avis il retardait son bienfait pour que la foi augmentât encore avec la dévotion, et pour que le secours donné par sa mère fût ainsi aux yeux de tous les fidèles une merveille plus extraordinaire.

Il était environ l'heure de Prime (6 heures du matin) quant l'esprit mauvais avait sévi sur le jeune homme. Mais la mère de Dieu le protégeait sous les eaux comme s'il n'y fût jamais tombé. En effet le soir déjà venu, quand tous avaient désespéré et que seule sa mère persévérait dans ses prières, tout à coup le noyé apparaît au milieu du courant, ne bougeant pas de place malgré l'impétuosité du fleuve, puis les eaux le portent au bord; il est rendu à sa mère et tous les assistants, poussant des cris de joie, glorifient la glorieuse mère de Dieu.

dit. Cumque mater ejus magno fletu ejularet, Dominam quoque nostram advocaret, fihum suum sibi reddi acclaniabat. A nantis requirebatur nec inveniebatur. Mater vero Beatam Virginem uti haberet presenteni interdum precibus demulcebat, interdum quasi vesana clamoribus exasperabat. Amare flebat nec tamen diffidebat. Numquid lacrime ejus ad maxillas descendebant et Dominas exauditer non delectabatur in ilbs? Delectabatur plane, set idée, credo, dilatione ut in ea fides cum devotione augeretur et auxihum matris Domini in palam cunctis fidehbus luce cla- rius propalaretur. Erat hora diei quasi prima quando spiritus neqiiam in juvenem prevaluit. Quem ita Dei genitrix sub undis incolumem protexit ac si in aquis minime cecidisset. Vespere autem jam facto matre in precibus persistente, contra spem omnium, qui mersus fuerat in medio apparuit gurgite, et quasi fixus ibi haberetur; impetu fluentis non movebatur. Ab aquis asportalur et matri redditur; fit clamor omnium Domini matrem gloriosam alorificantium.

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Le perfide ennemi du genre humain, se voyant vaincu, ne voulut pas rester sur une telle honte, et continua de persé- cuter le jeune homme. Parvenu à l'âge viril, celui-ci fut fait prisonnier dans une expédition et, conduit au supplice, fut pendu au gibet comme un voleur. Trois jours il resta pendu aux fourches patibulaires, sans souffrir le moins du monde, et criant à ceux qui se trouvaient : « Celle qui m'a déjà sauvé il y a longtemps du fond des eaux, me soutient encore ici sans souffrir ni de la pendaison, ni de la soif ou de la faim, afin qu'on exalte à mon occasion la Vierge que le monde entier glorifie )>. Prodige digne d'être célébré partout! Un grand concours de peuple se fait autour du gibet ; on écoute le pendu qui parlait toujours comme un homme qui ne souffre pas et qui, répétant les louanges de la très glorieuse Vierge, excitait tous les cœurs à la chérir. Que dire de plus? On le descendit du gibet, et il vint rendre grâces à l'église de Roc-Amadour.

Videns autem callidus hostis maficiam suam ni juvenc non prevaluisse, propter tantam quam sustinuerat confusionem, ab ejus non destitit persecutione. Dum enini ad virilem perve- nisset etatem, in quadam expeditione captus et ad passionem ductus, suspensus est in instrumente que suspenduntur latro- nes. Qui dum per triduum penderet (1), nullam patiens passio- nem, his vocibus omnes interpellabat : « Ea que me jamdudum de profundo aquarum eduxit ea me pendentem absque ullo dolore et absque siti et famé sustinet, ut in me glorificetur que ubique mérite celebris habetur. » Mira res et attollenda ! Fit undique concursus populoruni qui eum vivere audiunt, quippe pendens quasi non patiens loquebatur. Gloriosissime Virginis extollens preconium ad ejus omnes incitabat amorem . Quid phira?A patibulo depositus, Rupis Amatoris visitavit ecclesiam, gratiam redditurus.

(1) On U'ouve dans le Recueil des miracles de sainte Foi (édition Douillet, p 74), et dans divers recueils de miracles de Notre-Dame, des histoires analogues à celle de ce pendu.

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14. Un chevalier percé d'un coup de lance, guéri par la Vierge.

Un chevalier du Rouergue, nommé Guillaume, reçut un coup de lance dans le ventre si violemment que l'arme se fit une issue près de l'épine dorsale. Les entrailles furent cou- sues par les médecins, qui bandèrent les plaies et appli- quèrent des cataplasmes ; mais leur art était impuissant à sauver le malade. Ce qu'il prenait sortait par les deux ori- fices de la blessure et la gangrène se mit aux intestins. Gomme rien ne réussissait, les médecins eurent peur des amis du blessé, et à la première occasion ils s'enfuirent, en avertissant qu'il serait mort dans trois jours.

Ainsi privé de tout secours humain, le chevalier se tourna du côté de Dieu, Tous désespéraient de sa vie, mais lui se sentait une ferme confiance en la glorieuse Vierge de Roca- madour; pendant que ses amis pleuraient, il leva les yeux vers le ciel et pieusement fit cette prière au Seigneur : « Seigneur, qui avez tout créé de rien, qui guérissez les ma-

14. De milite lancea transfosso, per Virginem curato (I, XIV).

Guillelmus, miles quidam Rotonensium(l), trans viscera trans- fossus fuit lancea, et lancea transitum habuit juxta spinam. A medicis consuta sunt intestina, colligata vulnera, fomenta adhi- bita. Attamen ars eorum egroto non sufficiebat ad salutem. Per utrumque foramen victualia exibant, exta interius putrescebant. Cum crgo cura eorum non curaret saucium, aniicos ejus timue- runt, et occasione accepta aufugerunt, infra triduum prenun- tiantes eum moriturum. Ille aulem humano destitutus auxilio, auxilium quesivit a Domino. Omnes diffidebant de ejus sainte, set ipse manebat spem gerens Rupis Amatoris in gloriosa Vir- ginc. Suis igitur llentibus, elevavit oculos ad celuni, dévote fun- dens orationem ad Dominuni. « Domine, qui omnia fecisti ex

(l) Pour Rutenensium. On comprend qu'il est impossible de con- naître ce chevalier.

loi

lades, qui rappelez les égarés (1), car vous êtes la voie et la vérité; donnez moi de vivre par vous (car c'est être mort que de ne pas vivre en vous) afin que je vive et que je vous glo- rifie. 0 Reine du monde, Porte du ciel, Dame de Rocama- dour, mère de miséricorde, qui avez opéré sur d'autres tant de prodiges de pitié, daignez exaucer mes suppliantes prières afin que je puisse venir dans votre église vous glorifier de ma guérison. » Gomme il prolongeait sa prière, en versant d'abondantes larmes, il fut saisi par un profond sommeil. La mère de miséricorde mettait déjà sur lui sa main gué- rissante et doucement soignait ses blessures. Il s'éveille, il appelle ses amis, il leur assure qu'il va beaucoup mieux que la veille et que l'avant-veille, quand les médecins le soi- gnaient. Bientôt, Celle qui opère des prodiges et qui rend la santé fait éclater la gloire de son nom ; le chevalier se lève, il marche, il vient l'église de Rocamadour il rend grâ- ces à Dieu et à sa glorieuse Mère.

nichilo, qui sanas languenles et devios revocas (1), quia tu es via et Veritas, da mihi per te vivere, quia mori est qui non vivit in te, ut vivens laudem te. Regina mundi, porta celi, Domina Rupis Amatoris, mater misericordie, que misericorditer et miserabi- liter operaris in céleris, preces supplices acceptare digneris ut in ecclesia tua curationis mee referam magnalia. Cunique proten- deret orationem, ubertim tiens, sopor invasit eum. x\pposuerat enim manum medicine Mater misericordie, jamjanique ejus fo- vendo curabat vulnera. Convocatis ilico amicis suis fidenter tes- tifîcatus est se melius et suavius liabere quam heri et nudius tertius, quando tractabatur a medicis. Virtutuni etenini opera- trix, sanitatum reparatrix, ad gloriam et laudem nominis sui in brevi jacentem erexit, ambulantem reddidit, sicque ad ecclc- siam veniens gratias Deo et ejus gloriose matri reddidit.

(1) Devios revocas, qui remettez les égarés dans le droit chemin. Cela n'a pas beaucoup de rapport avec la maladie du chevalier.

Il ne faut pas demander à la plupart des prières que notre auteur a composées une suite très logique.

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15. Bras déjà desséché guéri par Notre-Dame.

Robert (1), comte de Meulan (2), jeté à terre par une chute de son cheval, eut le bras droit désarticulé à la jointure de l'épaule. Les médecins le guérirent, mais un certain temps après il tomba une seconde fois sur le même bras, qui fut disloqué au même endroit beaucoup plus grièvement. Les médecins y employèrent en vain tous les remèdes ; ils déses- pérèrent de pouvoir jamais le remettre en état. Le bras pen- dait en arriére comme s'il était desséché et sans vie et il était impossible au comte de le soulever de lui-même. Alors il se retourna vers la glorieuse Vierge, mère de Dieu : « 0 Dame, lui dit-il, qui ne méprisez pas les soupirs des affligés,

15. De brachio jam arido per Dominam nostram curato (I, XV).

Robertus(l), cornes de Moslens(2), casu equi super brachium dextrum cadens a superiori junctura semotum ferebat disjunc- tum, quod arte medicorum sanatum est. Evoluto vero aliquanto tempore, configit eum super idem brachium ruere et gravius quam prius disjungi a supradicta junctura. Cumque phisicorum fomenta prorsus in eo deficerent et de restitutione brachii des- perarent, post tergum ejus pendebat vek;t aridum, nec arte eorum relevari poterat; ad gloriosam Virginem Dei genitricem, ita inquiens, preces convertit : « Domina que gemitum non sper- nis afflictorum, delicta juventutis et nequitie mee ne memi-

(1) Il est probable qu'il s'agit ici de Robert IV, fils de Galerau II et d'Agnès de Montfort. Les autres comtes de Meulan, du nom de Robert, appartiennent respectivement aux années 965-990; 990-997; 1081-1118. Les dates de Robert IV (1166-1'204) concordent mieux avec les autres dates que nous pouvons trouver dans notre recueil. On connaît les relations de ce personnage avec le roi d'Angleterre et le jeune Henri Court Mantel qu'il contribua beaucoup à soulever contre son père. Peut-être faut-il placer la date du fait rapporté par notre auteur entre 1170, date du pèlerinage d'Henri II à Rocamadour, et 1173, com- mence la guerre entre les deux rois. Sur Robert de Meulan voir Em. Réaux : Histoire du Corn de Meulan. Meulan, 1873. On verra plus loin, miracle 45, l'histoire de son cousin Robert de Leicesler.

(2) Meulan, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise), jolie ville sur les bords de la Seine. Le nom ancieiuie- ment s'écrivait aussi Meulent et Mellent ; le manuscrit G porte Mol- lens. Le comté de Meulan passa aux rois de France à la mort de Robert et servit longtemps d'apanage aux princes du sang.

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oubliez les fautes de ma jeunesse coupable ; ne vous souve- nez que de votre miséricorde et rendez la santé à mon bras pour que je puisse venir vous rendre grâces dans votre église de Rocamadour. » Ayant fait cette prière et d'autres sem- blables, plein d'espoir en la miséricordieuse Vierge, il de- manda qu'on lui soulevât le bras. Aussitôt, au grand étonnement de tous les assistants, il put le mouvoir lui- même et l'agiter dans tous les sens, reconnaissant, ce qui était vrai, qu'il devait sa guérison aux mérites de la glorieuse Vierge.

16. D'un petit aveugle guéri.

Dans la province de Reims, au diocèse d'Arras, dans le bourg d'Hesdin, habitait un homme appelé Robert le Maigre. Il eut un fils auquel il donna son nom, mais qui malheureu-

neris(l), set niisericordie tue memor eris et mihi restitue valitu- dinem brachii mei, quatenus in ecclesia tua apud Rocam Ama- toris gratiarum referam actiones. » Et cum bec et his similia peroraret, brachium fecit levari, spem ponens in misericordi Yirgine. Subitoque, cum omnium ammiratione qui aderant, cepit illum movere et circum se ducere, affirmans, quod verum erat, meritis gloriose se sanum fore.

i6. De ceco puero illuminato (I, xvi).

In Remensi diocesi, episcopio Attrebatensi, vice Hosden(2), in quidam Robertus nomine, Macer cognomine, filium habuit, nomen suum imponens ei. Puer autem, bivius (3) vel infra

(1) Réminiscence do ^saume XXIV, 7.

(2) Hosden est sans cloute Hesdin, encore aujourd'hui ville du dio- cèse d'Arras, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montreuil (Pas-de-Calais).

(3) C'est sans doute une faute de copiste pour biduus, âgé de deux jours. L'on ne s'aperçut sans doute pas tout de suite que l'enfant était aveugle. Peut-être n'y avait-il dans le cas en question qu'une certaine faiblesse, dont les soins de la mère finirent par triompher.

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sèment était aveugle. Ses parents désolés firent vœu de le porter à l'oratoire de Notre-Dame de Roc-Amadour, Bientôt ils se mettent en route. Us étaient au huitième jour de leur voyage quand l'enfant, qui n'avait jamais eu l'usage de ses yeux, commença à voir et à tendre ses petites mains quand on lui présentait quelque chose. Il avait encore les pupilles très petites et ne regardait pas tout à fait comme les enfants qui ont joui de la vue dès le sein de leur mère. Mais quand ils arrivèrent à l'église de la glorieuse Vierge, les parents pu- rent le présenter voyant très bien, et ils glorifièrent et louèrent Dieu dans les choses admirables qu'il a faites, exal- tant avec lui sa glorieuse Mère.

17. D'un homme à qui des dents perdues furent

remises.

Un chevalier, âgé d'environ soixante ans, reçut dans un combat un coup de pommeau d'épée sur la figure, qui lui fit sauter quatre dents de devant. Craignant d'être un objet de

existens, cecus permansit. Parentes vero super cecitate ejus turbati voverimt se delaturos eum ad oratorium Béate Marie Rupis Amatoris, iterque agressi sont. Dum autem octo dietas complessent, qui nuniquam viderat cepit paulatim videre ma- nusque sibi quippiam porrigentibus porrigere. Sed quia pupillas habebat admodum parvulas, non adeo figebat oculorum obtutus quemadmodum abquis(l) qui ab utero matris vidisset. Ad eccle- siam laudem gloriose Virginis adventantes, vidcntem eum pre- sentaverunt, glorificantes et laudantes Deum in mirabilibus suis et Matrem ejus gloriosam magnificantes.

17. De illo cul dentés perdidi restituti sunt (I, xvn).

A milite quodam sexagenario(2) dum esset in prelio, capulo gladil a genis quatuor dentés anteriores excussi sunt. Ipse vero,

(1) Var. A et C quilibet.

(2) A et C ont : a milile quodam cuidam sexaqenario, ce qui change le sens : le chevalier aurait fait sauler les dents d'un coup de pom- meau, à un sexagénaire. Le récit est déjà assez vague. Ici Notre Dame de Roc-Amadour n'est pas nommée; mais son sanctuaire est évidem- ment désigné par les mots : venit ad ecclesiam.

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dérision en ne pouvant plus bien prononcer les mots, il demanda avec ferveur à la glorieuse mère du Seigneur de lui rendre ses dents. 0 merveille! Bientôt ses dents perdues furent remises, différentes des autres par leur couleur qui était la blancheur de l'ivoire. Le chevalier vint à l'église [de Rocamadour], et, pour montrer de quel miracle il avait été l'objet, il apportait quatre dents d'argent selon le nombre de celles qu'il avait perdues.

18. Un homme délivré de ses chaînes (l).

Boson des Allinges(?) avait fait prisonnier le Genevois Ri- chard, contre toute justice, et l'avait jeté en prison, les pieds attachés par des chaînes de fer. Le malheureux, dans son hor- rible cachot, avait toujours à la bouche, toujours dans son cœur, le nom de la glorieuse mère de Dieu, la suppliant en

ne balbutiendo fieret ridiculum omnibus, pro eorum restitutione sedulo Matrem Domini gloriosam deprecatus est. Dictu mira- bile : in brevi reparati sunt dentés, in colore ab aliis dispares, albi quemadmodum essent eburnei. Ad ecclesiam venit; in monumentum hujus rei quatuor argenteos dentés, secundum quantitatem eorum quos amiserat, afferens, miraculum ostendit.

18. De homine soluto a vineulis (I, xvni).

Boso de Linge (2) Richardum Gebennensem injuste captum(3) trudens in carcerem compedibus ferreis alligavit. Qui dum esset in ergastulo gloriosam Dei Genitricem semper in ore, semper habebat in corde, supplex suppliciter deprecans quatenus solvi

(1) Ce miracle est traduit dans le Guide du pèlerin à Roc-Amadour, l'on a mis : « Roson de Linge avait fait prisonnier dans les Cévennes Richard Viste! » (1" éd., p. 15; 5™" éd., p. 71).

(2) Probablement s'agit-il des Allinges, au Sud et dans le canton de Thoiion, et qui fut de tout temps un château-fort assez important (de Linge, da Linge, d' A linge; cf. de Lebret, da Lebret, d'Albret).

(3) Le manuscrit A met : juste in gebennensem captum.

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des prières ardentes de lui obtenir par ses mérites la grâce d'être détaché de ses liens et de sortir de la prison. Le délai apporté par la Vierge au bienfait qu'il demandait ne faisait qu'accroître sa dévotion et qu'augmenter sa foi. Le huitième jour il fut délivré de ses chaînes et il sortit de son cachot les portant dans ses mains. Il vint à l'église de sa Libéra- trice, cà Roc-Amadour, pour lui rendre grâces, et il raconta le miracle.

19. D'un taureau qui fut donné à la Sainte-Vierge et qui ramena le troupeau volé.

Dans la région de Grenoble un homme possédait une grande quantité de bétail. Voulant se rendre propice la Dame de Roc-Amadour, il promit de lui donner le taureau qu'il avait à la tête de son troupeau. Assez peu de temps après l'ennemi vint avec ses satellites, lui enleva tout ce qu'il avait et mit son butin en un lieu fortifié, sous bonne garde. Notre homme qui avait toujours réussi jusque et que ruinait ce changement de fortune, désolé aussi de ce qu'il n'avait plus de quoi accomplir son vœu, adressait en pleurant ses ardentes prières à la Vierge. Chose étonnante,

et a carcere educi meritis ejus mereretur. Verum quia devotio ejus dilatione crescebat et fides augebatur, octava nocte solulus, vincula portans egressus est. Inde ad ecclesiam liberalricis sue Rupis Amatoris venit, gratias referens miraculum retulit.

19. De taupo Sancte Marie dato qui pecus reduxit(I, xix).

Gramnovolensibus partibus quidam habundabat multo pécore; volensque propitiam sibi propitiari dominam Rupis Amatoris, tauruni, gregis sui ducem, spopondit ci se daturum. Non multo post inimicus homo cum satellitibus suis adveniens, omnem ejus substantiam rapuit, munitoque loco custodibus adhibitis col- locavit. Ille autem, adversante mundiali rota que ei ante suc- cesserat, dolens eo quod perdiderat unde votum redderet, pre- cibus lacrimosis beatam exorabat Virginem. Mirum in modum, brutum et irrationabile animal, quasi capax esset rationis, média

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la brute sans raison agit comme une personne raisonnable. Au milieu de la nuit, le taureau fit tomber le loquet de la porte, sous les yeux surpris du garde, emmena son troupeau et le conduisit devant la maison de son maître. A ce coup inespéré l'bomme fut rempli de joie [et voulut accomplir son vœu] ; mais ce ne fut pas lui qui conduisit )e taureau, ce fut plutôt le taureau qui, semblable à un guide au courant du chemin, sans s'écarter adroite ni à gauche, conduisit son maître jusqu'à la porte de l'église de la Bienheureuse et Glo- rieuse Vierge.

20. Femme hydropique rendue à la santé.

Au bourg de Valenciennes, en l'évêché de Cambrai, une femme nommée Hathvide, mariée à Gauthier de Beaurain, resta hydropique pendant près de sept ans sans qu'aucun remède des médecins pût la guérir. Elle était jeune et belle pourtant, la noblesse de sa famille égalait sa richesse, mais sa maladie l'empêchait d'avoir aucune des joies qui auraient

nocte, assistante et vidante custode, a poste pessulum excussit, pecus secuni eduxit et ante domum domini sui reduxit. Insperato bono exhilaratur homo ; et non home bovem sed bos honiinem, velut dux et itineris gnarus, non declinans ad dexteram sive si- nistram, ante fores ecclesie béate et gloriose Virginis adduxit.

20. De muliere ydropica sospitati reddita (I, xx).

Cameracensi episcopio, Valentinensi (1) burgo, millier que- dam, Hathvidis nomine , conjux Gualteri (2) de Bealrain (3), ydropisis morbo septem circiter annos laboravit, née medicina niedicorum curari potuit. Cumque juventus et forma blandiren-

(1) A : Valensinensi ; C : Valentinensi.

(2) G et A : Walleri. A : Belrain ; C : Biaurain.

(3) Ce nom de Beaurain est assez fréquent dans la géographie du Nord de la France; peut-être Beaurain, canton de Solesmes, arrondis- sement de Cambrai.

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lui sourire. Tous désespéraient de sa santé ; seule elle avait confiance, et jour et nuit ne cessait pas de demander, avec des gémissements et des prières, à la Bienheureuse Mère de Dieu, de la guérir. Gomme elle était trop loin de Rocamadour, elle avait l'habitude de se prosterner à terre et de prier en se tournant du côté de l'horizon on lui avait dit qu'était cette église. Un jour qu'elle était sortie pour prier, chancelante et boitant d'un pied, la Vierge compatis- sante ouvrit enfin toutes grandes les sources de sa miséri- corde. Les humeurs qui gonflaient la peau et remplissaient le corps de la malheureuse femme s'écoulèrent en abondance par les voies naturelles, et celle que deux personnes pou- vaient à peine embrasser auparavant à cause de sa grosseur, devint tout à coup si mince qu'il semblait que la peau du ventre touchât l'épine dorsale. Mais pourquoi perdre le temps en paroles inutiles? Bientôt rendue à la santé, elle fut la joie des siens, qui glorifièrent avec elle la Vierge qui l'avait guérie.

tur ei, genus et opes felicem predicarent, inflrmitas sola priva- bat eam omni feheitate. Enimvero de ipsius incolumitate omnes diffidebant, sola tamen mulier noctem diei et diem nocti conti- nuabat in gemitu et oratione, Beatani Del Genitrieem interpel- lans pro su! salute. Quippe cum procul distaret ab ecclesia Ru- pis Amatoris, ex consuetudine humi prostrata, orabat versus plagam ubi audiebat eam esse. Quadam die, dum orandi gratia exisset titubans, et uno pede labens, Virgo propitia, ejus mi- serta, fontem misericordie aperuit ei : Humor etenim, intercu- taneus et intestinus, quasi fons per naturales meatus cepit profluere, et que antea, pre sui grossitie, a duobus vix poterat complecti, modo, pre nimia gracibtate, umbiculus ejus spine videbatur adherere. Sed quid ultra verbis immoror ? In brevi sospitati reddita, suorum fuit gaudium Beatam Virginem collau- dantium.

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21. Trois aveugles guéris.

Au diocèse de Clermont(t), dans une même villa peu éloi- gnée de la cité [épiscopalej, se trouvaient trois aveugles. Deux d'entre eux furent amenés, avec une foule de voisins, à l'église de la Bienheureuse Mère de Dieu. Par les mérites de cette Vierge ineffable, un des aveugles obtint l'usage de ses yeux dans l'église même. Le second revenait chez lui avec son compagnon guéri et les autres pèlerins ; il était triste et se plaignait que la Vierge eût tardé pour lui si long- temps ; il semblait porter envie au bonheur de l'autre et regarder comme un déshonneur de revenir encore aveugle, alors que son compagnon pouvait y voir. Il s'en allait donc ainsi tantôt pleurant, tantôt se lamentant; cependant il avait toujours la foi, et, l'âme remplie d'espoir dans le secours d'en haut, il implorait sans cesse avec ardeur la Reine du Ciel. Bientôt il ressentit l'effet de la compassion de notre Vierge (2) ; lui qui tout à l'heure devait se faire conduire, il peut se con- duire lui-même ; bien plus il conduit les autres, il passe devant ; et, joyeux d'y voir, il glorifie la Mère du Seigneur.

21. De tribus cecisilluminatis (I, xxi).

Claromontensi episcopio (1), haud procul ab urbe, très in sola villa ceci morabantur. Quorum duo, cum vicinorum multitu- dine, ad ecclesiam Béate Dei Genitricis producti sunt ; alter vero eorum, meritis eximie Virginis, in ipsius ecclesia meruit donarl lumine; alter, repatrians cum socio vidente ceterisque peregrinis, conquerebatur dolens quod sibi tardior solitoque promptior extiterit omnium Virgo, videbaturque alterius detra- hendo invidere benefîcio, existimans sibi dedecori fore, si cecus rediret cum socius videret. Igitur cum in hune modum se age- ret interdum flens, interdum conquerens, non tamen diffidebat, set spem gerens a Supernis, auxilium a celesti Virgine instanter postulabat. Et ecce qui a duce ducebatur, miseratione nostre Virginis (2) dux sui factus, et itineris predux alios anteibat ;

(1) L'évêché de Glermont comprenait alors toute l'Auvergne; en 1317, Jean XXII en démembra l'évêché de Saint-Flour, mais c'est près de Glermont même que se passa le miracle, ainsi que l'indiquent les mots : haud procul ab urbe.

(2) Roc-Amadour n'est pas nommé dans ce miracle. Mais l'auteur l'indique ici d'une manière très claire par les mots « notre Vierge ».

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Gomme ils approchaient de la villa ils demeuraient, le père du troisième aveugle qui n'était pas allé en pèlerinage se trouvait aux champs à labourer. Il entend les cris de joie des aveugles guéris. Alors laissant ses bœufs, sans rentrer dans sa maison, il part immédiatement avec son fils. Il arrive à l'église de la glorieuse Vierge, il confesse qu'il a péché en tardant à venir : trois jours et trois nuits sans discontinuer il veille et prie pour son enfant. Au bout de trois jours il mérita d'être exaucé et l'aveugle recouvra la vue.

22. Femme guérie d'une contracture de la main.

Au royaume de Bourgogne il existe une église [célèbre] dédiée à saint Antoine. Quand revient, selon le cours régu- lier de l'année, le jour anniversaire de la mort du saint, les

videns et gaudens, matrem Domini glorificabat. Cum autem appropiassent (1) ville quam adibant, pater illius qui remanse- rat ceci, tenens aratrum, auditis rumoribus illuminatorum, boves reliquit, ad propria non rediit, set iter arripiens cum fdio, gloriose Virginis ad ecclesiam venit, in hoc se confitens peccasse quod tardaverat venire. Qui noctes diebus et dies noc- tibus, deprecans pro fdio, continuabat vigiliis et oratione. Post triduum exaudiri meruit, et cecus lumen recepit.

22. De muliere contracta sanata (I, xxii).

Beati Antonii honore dicata, Burgundie (2) partibus, constat ecclesia. Revolvente autem anni circulo et annua natalitii Sancti redecente sollempnitate, omne opus servile populo inhibetur, et festum célèbre celebrari precipitur. Mulier vero quedam

(1) A et G ont : appropinquass°nt.

(2) 11 s'agit bien entendu du royaume de Bourgogne, qui compre- nait le Dauphiné se trouvait le célèbre sanctuaire de Saint-Antoine de Viennois (aujourd'hui canton et arrondissement de Saint-Marcellin, Isère), accouraient de préférence tous les malheureux qui étaient atteints du terrible mal des ardents, dont il va être question au mira- cle XXIV. Après avoir été desservi par des religieux hospitaliers, Saint-Antoine devint une abbaye de chanoines Réguliers. Un de ces chanoines, Antoine d'Alaman, sera, au xv siècle, évêque de Gahors.

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fidèles de ce pays doivent s'abstenir de toute œuvre servile et célébrer la fête avec dévotion. Une femme du peuple voulut faire quelque travail et se renferma chez elle pour n'être pas vue. A l'heure ordinaire elle se mit à table avec son mari pour prendre son repas ; comme elle approchait la main du plat, tout à coup cette main se contracta, et ses ongles entrèrent dans la paume, trouant la peau et déchirant les nerfs. Sur le conseil qui lui fut donné, elle alla devant l'autel du grand saint Antoine et y resta trente jours et trente nuits demandant sa guérison ; mais elle n'obtint rien.

Déçue dans son attente, elle décida de s'adresser plus haut et de demander un secours plus sur à Notre-Dame de Roca- madour. Un certain nombre de chevaliers du pays venaient précisément vers ce temps faire un pèlerinage à l'église de la Bienheureuse Vierge ; elle obtint de se joindre à leur compagnie et fit le long voyage gémissante et pleine d'anxiété.

En apprenant l'approche de cette troupe considérable, le prince de Lorraine, qui se trouvait en ce moment à Rocama- dour en pèlerinage, monta à leur rencontre. Ayant vu la malheureuse, il fut ému de pitié, et, renvoyant son cheval,

plebeia, quippiam operis factura ne videretur demi se reclusit ; horaque competenti refectura cum marito, cum catino (1) por- rigeret manum, subito contracta est, et ungues palme infixe perforato corio nervos tangentes ledebant. Inito igitur consilio, coram altari saneti et venerabilis Antonii posita, ter dénis die- bus continuatis et noctibus sanitatem querens, non obtinuit; speque frustrata, salubrius immo altiiis a Domina Rupis Amato- ris habere deliberavit auxilium . Quamplures etenim milites terre illius Béate Virginis adibant illis diebus ecclesiam, quorum cetui sociata gemens et anxia iter aggressa est. Princeps nichi- lominus Lotharingie (2) qui tune forte ecclesiam visitaverat, audito tantorum adventu, ascendit iturus eis obvius, visaque

(1) Manque dans A, le sens est : comme elle tendait la main à son mari.

(2) Est-ce le duc Mathieu de Lorraine dont il sera question plus loin (miracle III, ix), ou, comme l'indiquerait le mot de prince, son fils Simon, qui abdique en 1205 pour se renfermer dans un monastère ?

L'acte délicat de charité accompli par le prince semblerait plutôt indiquer que c'est Simon.

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il lui donna le bras et la conduisit jusqu'à l'église, se jurant et déclarant tout haut qu'il ne la quitterait point qu'elle ne fût guérie. C'était environ l'heure de None. Tous avaient compassion de cette pauvre femme, tous suppliaient la Mère du Seigneur de se laisser toucher et de faire miséricorde. Le prince, le genou plié devant l'autel, tenait toujours, sans ressentir la fatigue, le bras de la malheureuse et lui soule- vait la main, invitant tous les assistants à prier pour elle. Au moment l'on chantait les louanges de Dieu, à l'office de Compiles, de la main blessée le sang jaillit à flots ; peu à peu elle put s'allonger ; le bras qui avait séché fit entendre un bruit comme celui d'une barrière que l'on brise. C'était fini. Rendue à la santé, la femme s'en retourna toute joyeuse dans son pays.

23. Un petit aveugle-né guéri.

Un Gallois (?) et sa femme, déjà un peu âgée, vinrent à Rocamadour pour demander la faveur d'avoir un enfant (2) . Ils

muliere, misericordia motus, equum dimisit, et tenens eam per brachium ad ecclesiani perduxit, anime proponens et ore con- testans donec sanitatcm consequatur eam se non dimissurum. Hora vero diei circa nonam erat ; miseria mulieris omnes mo- vebantur, omnes pro ea Matrem Domini misericordia moveri precabantur. Princeps quoque, flexo poplite coram altari, inde- fessus ejus brachium tenebat, manum ejus sublevans ad oran- dum pro ea omnes orabat. Dum autem hora completorii laudes Domini solvuntur, de manu ejus quasi rivus sanguis profluxit, sicque paulatim erigi cepit, brachiumque quod aruerat strepi- tum reddidit, quale sepes dum frangitur reddere solet. At illa sanitati reddita cum gaudio rediit ad propria.

23. De parvo ceco a nativitate illuminato (I, xxiii).

Gallicanus (1) quidam cum uxore sua, que jam in diebus suis processerat, sobolem petiturus (2), Rocam Amatoris adiit, petiit

(1) Ce mot, qui veut dire Gaulois et Gallois, signifie peut-être bien ici un habitant du pays de Galles. C'est, je crois, la seule façon plau- sible de l'expliquer, à moins que ce ne soit un nom